Après ses débuts sous l’égide de Roger Corman, pour lequel il enchaîne les films d’exploitation avec un certain talent (5 femmes à abattre, Crazy Mama) à la fin des années 70 marque un premier tournant dans la carrière de Jonathan Demme. Dès 1979, il tourne Meurtres en cascade, un polar avec Roy Scheider, et premier long-métrage hors du giron du producteur. Au fil de la décennie suivante il n’aura de cesse de s’essayer à différents genres tels la comédie dramatique (Melvin et Howard en 1980) ou la romance (Swing Shift en 1984). Il se fait déposséder du montage de ce dernier suite à un conflit avec la production et demande même, en vain, que son nom soit retiré du générique. Un souvenir difficile qui ne l’empêche pas de s’atteler deux ans plus tard à un nouveau projet intitulé Dangereuse sous tous rapports. Le script, écrit par E. Max Frye, futur scénariste de Foxcatcher, suit Charles Driggs, haut cadre dans une banque, qui tombe fou amoureux d’Audrey Hankel, alias Lulu, une séduisante et fantasque brunette. Cependant, tout se complique lorsque Ray, l’ex-mari de la jeune femme et criminel notoire, souhaite la récupérer. Après Recherche Suzanne désespérément, BubbelPop’ continue son exploration de la culture populaire 80’s sous toutes ses formes et propose une édition limitée du film en Blu-Ray et UHD. Flashback sur une œuvre dense aux multiples facettes.

Dangereuse sous tous rapports © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.
Something Wild (de son titre original) affiche ses ambitions de comédie romantique déjantée dès ses premiers instants. La rencontre de Charles et Lulu dans un diner pose les bases de leur relation, un amour entre deux êtres cabossés qui masquent leurs fêlures. Incarné par Jeff Daniels, remarqué dans Tendres passions et La Rose pourpre du Caire, il est un homme d’affaires sérieux en costume gris. Ambitieux, entièrement dévoué à son travail, il s’impose comme le prototype du yuppie new-yorkais, nouveau héraut de l’Amérique triomphante. Lulu quant à elle, arbore une coupe inspirée de Louise Brooks (son surnom ne doit d’ailleurs rien au hasard), et un look quelque part entre le sex-symbol de l’âge d’or hollywoodien et la prêtresse païenne (l’un des personnages lui reproche de porter des « bijoux satanistes »). Un style coloré et déluré, préfiguration de ce que sera la manic pixie dream girl dans les romcoms des années à venir comme le relève à juste titre Stéphane Chevalier dans son livret, que le cinéaste oppose de facto à l’apparence terne du trader. Campée par une excellente Melanie Griffith (précédemment dans New York, deux heures du matin et Body Double), elle est initialement la force chaotique et motrice du récit. Un « lapin blanc », comme la définit Jean-Baptiste Thoret dans son supplément, qui va entraîner celui qu’elle a ouvertement séduit, dans son escapade. Les deux âmes solitaires qui semblent ne pas se connaître elles-mêmes, arborent un badge « Hello my name is » suivi de leur prénom durant une partie du film. Un détail ironique qui suit la quête d’identité du duo, comme si leur cavale était avant tout un moyen de se regarder enfin en face. Au fil de leurs aventures, ils échangent même leur apparence. Alors que la jeune femme dévoile son vrai prénom (Audrey), elle revêt une garde-robe plus sage, plus traditionnelle et retire sa perruque. A contrario, le trentenaire s’encanaille, opte pour des chemises plus exubérantes. Pourtant, in fine, si elle l’intègre à sa vie, lui présentant sa mère dans une très belle séquence toute en émotion contenue, lui, la tient à distance, n’assumant pas de s’afficher à ses côtés quand il croise l’un de ses collègues. La romance légère se pare alors d’une noirceur qui n’ira qu’en s’accentuant.

Dangereuse sous tous rapports © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.
Jonathan Demme se plaît à déjouer nos attentes lorsqu’intervient le personnage de Ray Sinclair, l’ancien petit ami psychopathe de Lulu, campé par un terrifiant Ray Liotta, qui tient là son premier rôle marquant. Dans son bonus, le journaliste David Minakowski souligne d’ailleurs que c’est en découvrant le jeune acteur dans ce film que Robert De Niro le recommanda à Martin Scorsese pour Les Affranchis. La transition vers le thriller s’effectue par son arrivée dans le récit, au détour d’une séquence à priori anodine (analysée par Jacques Demange dans l’un des suppléments), qui fait basculer la virée insouciante dans l’horreur. Le réalisateur (dont il faut une nouvelle louer le talent formel discret et l’impeccable direction d’acteurs) adapte sa mise en scène à ce changement soudain. Sa science du cadre, qui fera des merveilles dans Le Silence des agneaux, est déjà perceptible. Ici, épaulé par son excellent chef opérateur Tak Fujimoto (Sixième sens, La Balade sauvage), il resserre ses cadres, multipliant les gros plans face caméra (l’une de ses signatures). Les visages occupent alors tout l’espace. Le rapport amical qui semblait s’instaurer entre Charles et Ray évolue alors dans un simple dialogue en champ / contre-champ dérivant en un braquage capté à travers une caméra de vidéosurveillance et se concluant par une sanglante bagarre finale dans une salle de bain. Pourtant, à y regarder de plus près, cette violence était perceptible, bien que larvée, dès le début. Elle pourrait bien être ce “quelque chose de sauvage” induit par son titre. Le point de départ de la cavale n’est-il pas un kidnapping pur et simple ? La première nuit d’amour du couple, où l’homme d’affaire est attaché sans pouvoir agir, n’est-elle pas un viol ? Ce dernier, n’était-il pas habitué à voler dans ce restaurant ? Et surtout, n’était-il pas le représentant d’une criminalité en col blanc ? Le fer de lance d’une escroquerie légale et d’une cruauté économique socialement acceptée, voire valorisée, comme le souligne Jean-Baptiste Thoret.

Dangereuse sous tous rapports © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.
Cette prise directe avec la violence du réel d’une société états-unienne inégalitaire, Demme en fait montre tout au long du film. Sa romance prend ainsi la forme d’un road movie en aller-retour entre New York et une Amérique profonde. De la Grosse Pomme, il capte des bribes de vie de quartier, une société multiculturelle qui ouvre le long-métrage au travers d’un plan capté depuis un bateau. Puis, progressivement, il s’attarde sur une nation parallèle, un itinéraire bis où les personnages passent de motels en station services. Ainsi que le rappelle Thoret, cette dimension tranche radicalement avec des années 80 qui ont plutôt eu tendance à mettre en avant les mégalopoles et les héros citadins. Du monde urbain de Charles, le couple va transiter vers la ruralité où a grandi Lulu. Ce choc des mondes est l’un des thèmes récurrents de la filmographie de Demme selon Stéphane Chevalier qui prend pour exemple Philadelphia. Il est également amusant de constater que Clarice Starling dans Le Silence des agneaux, tout comme Audrey, tente de gommer ses racines rurales, comme honteuse d’origines qui ne correspondent pas à ses ambitions. Le final, ancré dans une résidence pavillonnaire, devient un symbole de réussite pour la jeune femme. Ray critique par ailleurs cette envie de normalité en lui assénant : « Tu as fini par y arriver dans ta banlieue ». Il opère ainsi un lien implicite et fortuite avec le destin du personnage de Henry Hill que Liotta incarnera quatre ans plus tard. Cette vision d’une nation périphérique qui se méfie du rêve américain et de ses faux semblants était, comme le remarque Jean-Baptiste Thoret, déjà à l’œuvre dans ses films d’exploitation, 5 femmes à abattre en tête. Mais à l’excursion géographique, Dangereuse sous tous rapports adjoint un voyage temporel obsessionnel, propre à la décennie.

Dangereuse sous tous rapports © Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.
À Hollywood, les années 80 sont une ère de nostalgie envers les années 50, période de jeunesse ou d’adolescence pour les cinéastes en activité. Retour vers le futur, Cry Baby (John Waters fait d’ailleurs un caméo pour Demme), pour ne citer qu’eux, fantasment une décennie faite d’icônes hollywoodiennes, en témoigne ici le look très James Dean de Ray Liotta. Plus encore, et d’une manière plus méta, lors de son ultime apparition, Lulu troque la frange brune de Louise Brooks contre une blondeur hitchcockienne, hommage évident à Tippie Hedren, la propre mère de Melanie Griffith. Un retour à une innocence presque juvénile qui trouve son acmé dans la séquence de réunion d’anciens élèves, un grand bal dominé par l’omniprésence de la bannière étoilée. Réalisateur de nombreux clips pour New Order ou UB40 et de documentaires consacrés aux Talking Heads et Neil Young, Jonathan Demme met un point d’honneur à faire de la musique une donnée centrale constitutive de son récit. Composé de reprises d’anciens tubes des 50’s et 60’s (notamment les diverses réinterprétations de Wild Thing de The Troggs, dont l’une clôt le film), la bande originale explore tout un pan de la culture américaine. De la folk au hip-hop, il traverse les ans, les évolutions et les genres, dans une dynamique qui résume toute son œuvre en somme. Stéphane Chevalier trouve la juste définition de Dangereuse sous tous rapports en le qualifiant de pont entre le Nouvel Hollywood et le postmodernisme des années 90. La même notion de voyage temporel au sein d’un long-métrage véritablement pop et irrésistible qui n’a pas fini d’inspirer le septième art, comme le prouve son influence sur un certain Anora d’après les dires de Sean Baker lui-même.

Disponible en édition collector numérotée UHD / Blu-Ray chez BubbelPop’.
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