(Locarno – Cinéaste du présent) Mateo Ybarra – Small Talk

Small Talk, ou l’art d’occuper sa place

Présenté en première mondiale au 79e Festival de Locarno dans le Concorso Cineasti del presente, compétition consacrée aux premiers et seconds longs métrages et aux voix émergentes, Small Talk, du cinéaste suisse Mateo Ybarra, repose sur le dispositif de la fiction documentaire.

Au cours de ses 90 minutes, Small Talk suit Charlie, trente-cinq ans, qui rêve d’entrer dans l’univers international du luxe, si possible à Dubaï. Pour acquérir les codes nécessaires à cette ambition, elle s’inscrit à l’Institut Villa Pierrefeu, à Glion, au-dessus de Montreux, dernière finishing school encore en activité en Suisse. Des femmes venues du monde entier y suivent pendant six semaines une formation intensive à l’étiquette, au protocole et à l’art de la conversation, pour un coût d’environ 30 000 francs suisses.

Le titre paraît d’abord annoncer une vacuité assumée. Le small talk, conversation mondaine apparemment insignifiante, permet de présenter deux personnes, meubler un silence, faire circuler la parole entre les convives. Mais Ybarra en inverse progressivement la valeur. Cette parole révèle les hiérarchies, l’assurance sociale et la capacité de chacun à trouver sa place. À Villa Pierrefeu, elle devient une compétence, un moyen de maîtriser les codes des milieux privilégiés.

En effet, Small Talk commence pratiquement comme un téléfilm, sur un registre léger et banal qui maintient son spectateur à distance. Charlie semble sortir d’une comédie sociale convenue. Exubérante, gourmande, légèrement ronde, constamment en représentation, elle rêve d’ascension sociale avec une franchise tour à tour désarmante et exaspérante. Elle veut le luxe, Dubaï, une situation prestigieuse et demande avec aplomb à sa grand-mère aveugle de financer cette formation hors de prix.

L’enseignement de la Villa ressemble d’abord à un improbable concours de beauté auquel on aurait substitué l’apprentissage des bonnes manières pour devenir une épouse parfaite, séduire un homme riche ou se fabriquer une situation brillante. Dans l’état présent du monde, le projet paraît décalé, voire scandaleux. Le spectateur regarde de haut cette petite société occupée à déterminer la position correcte d’une cuillère pendant que des catastrophes autrement considérables traversent l’époque. Ybarra va progressivement lui retirer cette position de supériorité.

De la caricature au personnage

Charlie apparaît comme celle qui ignore les codes. Son corps parle trop fort, sa voix aussi. Ses ambitions s’affichent sans filtre. Elle mange avec appétit, occupe l’espace, déborde les conversations. Mais à mesure qu’elle travaille, répète, écoute, échoue et recommence, elle échappe au stéréotype initial. L’effort devient perceptible et son désir de transformation acquiert une gravité nouvelle. Le spectateur se prend au jeu, cesse de regarder Charlie pour regarder avec elle sa transformation en acte. Ce déplacement constitue l’une des réussites de Small Talk. Villa Pierrefeu offrait une cible parfaite à la satire. Or, Ybarra choisit à rebours une méthode fondée sur la transparence et le respect des personnes filmées.

Cette démarche prolonge une œuvre attentive aux institutions qui façonnent les individus. LUX, coréalisé avec Raphaël Dubach en 2021, observait un immense exercice militaire simulant une attaque contre Genève. Sur nos monts (2022) interrogeait l’armée suisse comme lieu de fabrication de la masculinité, tandis que Camp d’été (2025) tournait cette réflexion vers le scoutisme et la socialisation des adolescents. L’armée, les scouts, puis la finishing school constituent ainsi les différents terrains d’une même enquête. Produite par L’Artifice et la RTS sous la responsabilité de Madeline Robert et Mateo Ybarra, cette expérience réunit Lucie Goldryng à la photographie, Rémi Langlade au montage, Théodora Menthonnex au son direct, Philippe Ciompi au mixage et Pierre Desprats à la musique.

Une école de la distinction

Car Villa Pierrefeu existe réellement. Fondé en 1954 par Dorette Faillettaz, cet Institut « achevait » historiquement l’éducation de jeunes femmes destinées aux classes dominantes. Il présente aujourd’hui son enseignement comme une formation à l’étiquette internationale et au protocole adaptée aux contextes professionnels, diplomatiques et multiculturels. Aux futures épouses d’hommes riches et puissants ont ainsi succédé des participantes d’âges et d’origines diversifiés, soucieuses d’acquérir les codes nécessaires à leur progression professionnelle.

Charlie et ses camarades apprennent à disposer leurs couverts, tenir un sac, descendre un escalier, marcher, se coiffer, se maquiller et s’habiller. Elles travaillent leur voix et leur diction, apprennent à recevoir, présenter deux personnes, conduire une conversation ou organiser un repas. Pris séparément, ces apprentissages paraissent dérisoires. Leur accumulation fait apparaître un système fondé sur une compétence essentielle, celle de savoir où se mettre. Dans l’espace d’abord, dans la conversation ensuite, dans la société enfin.

Une proximité se dessine alors avec La Place d’Annie Ernaux. Une manière de parler, manger, s’habiller, se tenir ou exprimer ses goûts devient un marqueur de classe d’autant plus puissant qu’il paraît naturel. Derrière l’évidence du comportement agit une éducation incorporée. Small Talk prend ce processus à rebours. Là où Ernaux raconte la découverte douloureuse de la distance entre deux systèmes sociaux, Ybarra filme la fabrication méthodique de l’un d’eux. Villa Pierrefeu transforme les signes de la distinction en exercices et révèle ainsi leur caractère acquis autant que leur efficacité sociale.

La sculpture de soi

Une scène concentre cette ambiguïté, l’entretien durant lequel les enseignantes livrent à Charlie leur évaluation. Avec une précision presque chirurgicale, elles analysent ses gestes, ses attitudes et sa manière d’occuper la conversation. La rigueur de cette normalisation heurte, tandis que la justesse de certaines observations trouble davantage encore. Le film confronte ainsi l’efficacité de l’enseignement à sa puissance normative. Ybarra qualifie ce « polissage » de quiet violence, violence silencieuse agissant par l’attention et la correction. Soumise aux exercices répétés, Charlie règle progressivement sa voix, son corps et l’amplitude de sa présence. Quelque chose se transforme sous nos yeux, jusque dans sa manière d’entrer en relation avec les autres.

L’éducation prend alors la forme d’une véritable sculpture de soi. Il s’agit de travailler la matière humaine comme un diamant, retrancher, corriger, répéter jusqu’à transformer des comportements artificiels en gestes spontanés. La « seconde nature » révèle tout ce que l’expression contient de fabrication.

Les bonnes manières : domination ou attention à l’autre ?

La bonne éducation manifeste une profonde ambivalence. Certains comportements ouvrent des portes, d’autres les ferment. Une voix, une démarche, une posture suffisent à situer socialement celui ou celle qui les adopte. Les femmes de Villa Pierrefeu apprennent ces marqueurs afin d’évoluer dans certains milieux. L’école dévoile ainsi le secret de la distinction, dont les signes s’acquièrent. Charlie veut accéder au luxe et se donne les instruments de cette ascension. L’éducation devient un capital comportemental comparable à une langue ou à une compétence professionnelle.

Mais certaines règles produisent aussi des rapports plus harmonieux. Présenter deux personnes permet d’intégrer chacune à l’échange. Conduire une conversation suppose de repérer celui qui parle trop ou trop peu. Recevoir consiste à organiser l’espace afin que chacun s’y sente attendu. La politesse passe alors du statut d’ornement de classe à celui d’une forme d’attention. Les mêmes gestes relèvent simultanément de la domination sociale et du souci de l’autre. Où finit le dressage et où commence l’éducation ? Le spectateur venu rire de la bonne tenue finit par s’interroger sur ce que signifie réellement bien se tenir.

Apprendre à jouer

Le dispositif de tournage déplace encore cette question. Charlie est un personnage fictif interprété par Hélène Bares, actrice et réalisatrice, également coscénariste du film avec Louis Rebetez et Milan Alfonsi. Les autres étudiantes sont de véritables participantes, informées du statut d’actrice de Bares, qui a réellement suivi les six semaines de cours. Elle joue donc une femme qui apprend à jouer tout en accomplissant elle-même les exercices auxquels Charlie est soumise. Sa démarche, sa posture et sa voix évoluent sous l’effet d’un apprentissage réel. La fiction devient l’instrument d’une expérience documentaire.

Cette méthode explique l’étrange sensation du film. La proximité de la caméra et certaines interactions rappellent parfois Strip-Tease, tandis qu’une construction fictionnelle organise le parcours de Charlie. Ybarra travaille au contact du réel, regardant chaque soir les images tournées pour préparer le lendemain à partir des événements de la journée.

La frontière entre observation et construction demeure ainsi mobile. Marcher, placer sa voix, choisir un vêtement, entrer dans une pièce, adresser son regard appartiennent autant à l’enseignement de Villa Pierrefeu qu’au travail de l’acteur. La finishing school devient une école d’interprétation sociale. L’hybridation documentaire-fiction acquiert une valeur performative en montrant comment une identité sociale naît d’une performance répétée jusqu’à devenir spontanée.

Toute distinction est une représentation

Autour de Charlie, les autres participantes traversent la formation selon leur origine, leur parcours et leurs attentes. Les six semaines créent pourtant une expérience commune, une sisterhood, selon le mot de la productrice Madeline Robert, qui transforme l’apprentissage individuel en expérience collective.

Mais c’est la transformation d’Hélène Bares qui porte la réflexion du film à son point d’aboutissement. Une actrice joue un personnage qui apprend à composer son personnage social, tandis que l’apprentissage réel agit sur l’actrice elle-même. Small Talk enregistre ainsi la fabrication d’une seconde nature. La distinction apparaît alors comme une représentation patiemment travaillée, incorporée et répétée jusqu’à faire oublier le temps de son apprentissage.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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