[La présente chronique est principalement reprise d’un précédent texte du rédacteur, initialement publié sur le site Cinespagne.com : https://cinespagne.wordpress.com au moment de la sortie salles du film, soit début septembre 2026]

 

Arrebatos, autorretratos* et labyrinthe des passions scopiques

Cité dans tout précis de cinéma espagnol moderne qui se respecte, mais quasi inconnu des cinéphiles français, il convient dans un premier temps d’historiciser un minimum le parcours du basque Iván Zulueta (1943-2009). Formé vers le milieu des années 60, à la fois au design (lors d’un passage à New-York, notamment) et à la réalisation (via l’École Officielle de Cinématographie de Madrid), ce passionné de dessin et de Pop Art, né à Saint-Sébastien, fut un artiste polyvalent passé d’abord par la télévision, avant de connaitre l’expérience d’un long-métrage (Un, Dos, Tres… al escondite inglés en 1970). Elle fut surtout suivie d’une dizaine d’années d’activité dans le cinéma underground madrilène où il tourna plusieurs courts-métrages en super 8, remarquables et remarqués, dont Arrebato (1980) – son second et ultime long-métrage, mis sur pieds à la suite de quelques circonstances économiques favorables – porte indéniablement la trace.

© Tamasa Distribution

José (Eusebio Poncela), réalisateur de films d’horreur fauchés, héroïnomane, reçoit un enregistrement vocal de Pedro (Will More), un jeune collègue a priori sérieusement dérangé qui prétend être littéralement vampirisé par un film, celui-là même qu’il est en train de tourner avec sa caméra d’amateur. À la faveur d’une injection de drogue, José se souvient de plusieurs visites faites à Pedro, de sa relation avec Ana (Cecilia Roth), une ancienne petite amie et égérie, qu’il vient justement de retrouver endormie en rentrant chez lui.

© Tamasa Distribution

En espagnol, si le terme « arrebato » regroupe plusieurs variations sémantiques, toutes convergent cependant pour traduire un état d’exaltation, allant du ravissement à la colère, pour résumer, une forme de transe qui peut aussi signifier le passage vers un univers inconnu (une transformation, sur laquelle nous reviendrons). Le film invite en quelque sorte, et cela dès son titre, à un programme où protagonistes et spectateurs vont expérimenter un processus particulier, propre, finalement, à ce que devrait être toute « bonne » expérience cinématographique et proche d’une séance d’hypnose guidée.

Zulueta choisit d’adjoindre à une structure relativement claire, construite à partir de séquences temporellement enchâssées, qui empreinte habilement au film d’angoisse horrifique, ses talents d’expérimentateurs, afin de donner naissance à un drôle d’objet, qui demande parfois de lâcher prise pour mieux s’y laisser prendre. Les diverses étapes de remémorations de José, influencées d’une part par la prise de substances, et les images suscitées par la logorrhée de Pedro de l’autre, se retrouvent gorgées de plans surprenants, de détours bizarres et psychédéliques, comme autant de bout-à-bout en forme de cadavres exquis – un réel plaisir du bricolage et de la manipulation des images s’y manifeste. Les films dans le film, imaginés, tournés et commentés par Pedro, sont en fait directement issus des précédents travaux du réalisateur ; les prémisses esthétiques généraux d’Arrebato peuvent être d’ailleurs aperçues dans Leo es pardo (1976).

© Tamasa Distribution

À force d’explorer ses propres méandres, le long-métrage réussit à maintenir une certaine cohésion interne, en même temps qu’à proposer une somme rétrospective sur le cinéaste. Il y a bien entendu beaucoup de l’expérience directe de Zulueta qui s’exprime à travers José et Pedro, deux alter-ego pris à des stades divers de sa carrière, ou bien deux personnalités abritées dans un même « corps-artiste ». De par ses choix narratifs, et son principe d’énonciations imbriquées, la thèse d’un trouble de la personnalité ne nous semble d’ailleurs pas relever de l’élucubration interprétative. Dans tous les cas, l’un et l’autre partagent indéniablement les mêmes obsessions graphiques que Zulueta pour le Pop : les affiches de films tapissant l’appartement de José ou celles aperçues, au début du film, lorsqu’il traverse une grande artère madrilène en voiture, plus tard, les revues et cromos (vieux magazines de vignettes autocollantes) dont s’inspire Pedro pour réaliser ses courts-métrages.

© Tamasa Distribution

Dans cette Espagne de la Transition Démocratique (1977-1982), le psychédélisme coloré et pasticheur, encore vaguement insouciant des années 60 s’est transmué en une fétichisation morbide, constamment détournée et devenue presque mélancolique. Arrebato s’affirmera peu à peu comme un titre culte de la période. Au sein d’un corpus essentiel, il côtoie l’impressionnant Bilbao (1978) du catalan Juan José Bigas Luna – venu comme Zulueta du design et des arts plastiques, même si le futur réalisateur de Jambon, Jambon s’aventurait alors plus spécifiquement sur le terrain de la perversion -, ainsi que des mélodrames quinquí sulfureux d’Eloy De La Iglesia, mettant régulièrement en scène des adolescents junkies à la dérive.

Portait individuel et social, Arrebato place l’usage des drogues au centre de son dispositif (le long trip de José recouvre une bonne moitié du film, si ce n’est davantage…), insiste sur un parallèle avec l’addition aux images et la recherche d’une extase scopique qui intensifie la vie, mais la retire du même coup, et en accéléré, à celui qui choisit de s’y abandonner. On résume souvent le long-métrage à une variation autour du film de vampires : déperdition physique, repli sur soi, solitude sont en effet corollaires des passions, fort justement qualifiées de « dévorantes ». L’incommunication entre les trois personnages principaux s’avère également un trait patent de leurs rapports, particulièrement du côté des deux anciens amants, Ana et José, malgré leurs proximités spatiales.

© Tamasa Distribution

Pas ou peu d’échappatoire dans ce film crépusculaire travaillé par l’angoisse et la fascination de la disparition, l’accès à un savoir crypté/cryptique qui suppose un aller sans retour vers cet « ailleurs » ardemment désiré. Œuvre à l’aura testamentaire, on sait depuis que la discrétion de Zulueta à partir de la sortie d’Arrebato et jusqu’à sa mort – à l’exception de deux courts métrages plutôt intéressants tournés pour la télévision – aurait été consécutive à une addiction à l’héroïne avivée par le tournage du film.

© Tamasa Distribution

La présence esthétique du cinéaste planera malgré tout sur l’ensemble des années 80 en Espagne, poursuivant une œuvre substantielle et admirable d’affichiste de cinéma, auprès de mentors (José Luis Borau), contemporains (Manuel Gutierrez Aragón), ou encore d’un jeune collègue répondant au nom d’Almodóvar, arrivé, comme lui, dès sa majorité à Madrid et passé par l’effervescence de l’underground. Le grand Pedro n’a jamais caché son admiration pour Zulueta, leurs passions communes pour le cinéma, l’Argentine Cecilia Roth (future chica Almodóvar), le culte des objets, entre autres. Les parallèles entre leurs deux carrières sont ainsi innombrables – outre Roth, le récemment disparu Eusebio Poncela fut un des interprètes principaux de Matador, et plus encore de La Loi du Désir – et ce n’est pas par hasard que le réalisateur manchego proposera souvent Arrebato dans ses cartes blanches en festivals. Si les images de la Movida qui ont traversé les Pyrénées, grâce notamment à Almodóvar, étaient plutôt enjouées, celles désenchantées et extrêmes de Zulueta en offrent un témoignage complémentaire, tout aussi précieux.

© Tamasa Distribution

Depuis une redécouverte au début des années 2000, le film s’est vu, en outre, associé à une généalogie qui va bien au-delà de la seule cinématographie nationale. Une familiarité avec le cinéma des « deux David », Cronenberg (particulièrement dans le cas de Videodrome) et Lynch, est régulièrement relevée. Cela ne manquera pas de motiver tout cinéphile à tenter l’expérience de cette œuvre unique, dure et touchante à la fois, qui mérite amplement sa place parmi une shortlist d’objets filmiques non identifiés faisant véritablement du cinéma et de ses pratiques son sujet primordial.

 

(*) En espagnol, autorretrato signifie « autoportrait » et est composé des deux termes « auteur » et « portrait » simplement accolés, ce qui nous semblait un détail d’autant plus intéressant pour illustrer Arrebato, dans lequel Zulueta y fait un portrait multiple et à peine déguisé de lui-même.

 

Commentaire sur les suppléments de l’édition physique :

Le supplément principal de l’édition combo BR+DVD proposée par Tamasa prend la forme d’un entretien filmé d’une durée de 40 minutes mené par Marcos Uzal et intitulé « Le film culte de la movida madrilène ». Après avoir rappelé le statut de Arrebato acquis en Espagne depuis sa sortie, à comparer à sa faible diffusion en France jusqu’ici (nous avons tout de même souvenir d’une projection au Festival Lumière de Lyon lors de la venue de Pedro Almodóvar ou à l’occasion d’un hommage au Centre Pompidou rendu au cinéma expérimental espagnol), le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma retrace rapidement le parcours d’Iván Zulueta, en insistant notamment sur le programme pop El último grito (1968-1970). Dirigé par le jeune réalisateur basque à la fin des années 60, tout juste suivi de son premier long-métrage (Un, Dos, Tres… al escondite inglés, que nous citions plus haut), ses débuts empruntent assez ouvertement aux films britanniques et musicaux de Richard Lester de la décennie finissante. Le critique explique l’origine du culte de Arrebato en ce qu’il marque la fin précoce de la carrière de son cinéaste et dans lequel il aura déjà « tout mis ». Le dédoublement de Zulueta par l’intermédiaire des deux personnages principaux, José et Pedro (deux réalisateurs), complémentaires est l’objet d’un approfondissement d’où émerge la « victoire » du second qui va en quelque sorte finir par tirer le film à lui, jusqu’à en personnifier son caractère insaisissable, transformiste (un mélange constant de styles). Si l’intervention s’intéresse presque exclusivement à des questions cinématographiques, – et que, à dire vrai, on aurait aimé que les dimensions culturelles et historiques soient plus foncièrement abordées – une remarque sur le fétichisme cinématographique et culturel lié à l’enfance (le cinéma américain classique, les fameux cromos) propre à une génération de cinéastes espagnols débutant à la fin du Franquisme, tel que Víctor Erice ou le futur Almodóvar (très régulièrement cité dans l’entretien) a particulièrement retenu notre attention. La fin du module explore les différentes mises en abyme du vampirisme et de l’addiction, en tant que biais idéal par lequel le film entend faire incarner à l’écran certaines théories sur le cinéma. Marcos Uzal souligne le double statut d’Arrebato, œuvre unique et très personnelle, mais pas moins « partageable » avec le spectateur (pour peu qu’il s’y laisse aller). Une œuvre qui, tel un « organisme vivant », se prête aux visions successives et dont on n’a pas fini de faire le tour.

 

– Contenu et caractéristiques techniques du disque :

COMBO BLU-RAY + DVD DU FILM (Version restaurée 4K) | 1980 | 115 MIN | ZONE B | FORMAT VIDEO 16/9 NATIF (FORMAT CINÉMA : 1.66) | PISTE AUDIO : ESPAGNOL | SOUS-TITRES FRANÇAIS, BRETON

 

– Compléments du disque :

  • « Le film culte de la movida madrilène » par Marcos Uzal (38′)
  • Bande-annonce

© Tamasa Distribution

 

Disponible depuis le 6 octobre 2026 au catalogue vidéo de Tamasa Distribution

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