Fabio Grassadonia & Antonio Piazza – “Sicilian Ghost Story”

Une chouette observe, fièrement perchée dans sa grotte. Avec son regard indéchiffrable, l’oiseau nocturne, qui traversera régulièrement Sicilian Ghost Story, fait office de témoin dont le silence semble contenir tous les secrets. Venue des profondeurs comme du lieu originel, la caméra refait surface, par le fond d’une fontaine vers les humains, découvrant pour la première fois le visage de Giuseppe troublé par l’onde, présage du souvenir nimbé de mystère qu’il laissera. Dès son ouverture, en palpant la terre, la matière, en respirant l’air, Sicilian Ghost Story installe l’énigme du vivant et flirte avec le cosmique. Cultivant des images parfois impénétrables, son univers s’inscrit dans cette frontière poreuse entre le rêve et le réel. Cette première séquence inaugure un leitmotiv de la verticalité, ouvrant sur un vaste réseau sensoriel et symbolique, du silence au bruit, du noir à la lumière, de l’enfermement à l’échappée, de la réalité étouffante à l’évasion dans le songe.

Sicilian Ghost Story : Photo

© Jour2fête

Les faits réels dont s’inspirent les cinéastes sont effrayants et continuent de marquer durablement les esprits. Après l’assassinat du Juge Falcone en 1992, le Mafioso Santino Di Matteo consent à livrer dix-huit noms impliqués dans ce crime. Son fils Guiseppe est enlevé et séquestré par la Cosa Nostra, qui espère ainsi acheter le silence du père. Cette épouvantable affaire est encore vécue comme un traumatisme en Italie. Malgré la véracité de ces événements, pourquoi un titre affirmant d’emblée l’aberration d’une contradiction supposée entre réalité et imaginaire ? Une histoire vraie de fantômes siciliens, donc ? Pour les réalisateurs, le fantôme s’entend dans toutes ses acceptions. Et Sicilian Ghost Story d’évoquer comment ces ombres nous poursuivent, nous construisent et nous laissent des marques indélébiles :

Nous sommes tous deux parlermitains et cette histoire hante nos consciences. Giuseppe est un fantôme qui ravive une douleur commune face à l’abomination qu’il a subie, mais aussi une colère éprouvée contre ce monde qui a permis cette abomination. Un fantôme emprisonné dans une histoire sans rédemption possible. Un fantôme piégé dans l’obscurité de nos consciences. Un fantôme à libérer.

Les deux cinéastes se sont méticuleusement documentés et ont lu tous les actes des procès intentés aux ravisseurs durant des années, jusqu’aux témoignages des bourreaux eux-mêmes. Cependant, pour échapper au sordide et faire tendre l’atroce vers le beau, ils préfèrent rendre hommage à ce destin sacrifié par le biais de la fiction, métamorphosant cette tragédie en magnifique histoire d’amour adolescente que rien ne semble ébranler. Elle s’appelle Luna, comme la lune, la lune qui veille, la lune qui incite à rêver, la lune protectrice qui surplombe la terre. Et sa tête est presque aussi ronde que cet unique satellite de la Terre. A peine leurs belles échappées dans la nature entamées, main dans la main, de regards échangés, de baisers timides, Giuseppe disparaît. Luna ne se soumet pas à l’idée que cet amour naissant, la plus belle chose qui soit arrivée dans sa vie dominée par l’ennui, s’évanouisse instantanément. Giuseppe est gravé en elle. Sicilian Ghost Story racontera donc l’amour fou, insensé, indéfectible, contre tous. D’une beauté absolue, d’une pureté qui se refuse à capituler.

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Remarquable illustration des tourments de l’adolescence comme seule l’Italie est capable d’en offrir, Sicilian Ghost Story hérite de l’art de capter délicatement les souffrances d’un Luigi Comencini dans L’Incompris. Il opère également dans la continuité de films plus récents comme Io non ho paura (L’été où j’ai grandi) de Gabriele Salvatores qui traitait semblablement cette rébellion contre les adultes et ce fossé d’incompréhension qui se creuse : l’événement traumatique fait définitivement abandonner l’enfance pour grandir vers une adolescence affranchie, une adolescence apprenant le refus absolu de se soumettre au jugement parental, en pleine élaboration de son identité. Et le film se met merveilleusement à la hauteur de ses jeunes protagonistes, ne quittant jamais leur point de vue. Il sait parfois être cruel envers les adultes – la mère guidée par la prudence et l’omerta – comme attendri, avec ce père discret, presque soumis, mais dont la tendresse débordante se ressent à chaque minute. Aussi, le soin apporté aux portraits ne néglige jamais les seconds rôles, en particulier lorsqu’il s’agit de montrer la solidarité et l’amitié féminines. La captation des profondeurs intimes, douce et cruelle, d’Elena Ferrante dans L’Amie prodigieuse se rappelle à nous.

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Si Sicilian Ghost Story alterne les points de vue des deux adolescents, il se concentre avant tout sur la perception de son héroïne. Antonio Piazza et Fabio Grassadonia, à travers ses yeux, peuvent à la fois traduire leur propre sentiment d’impuissance, et de combat contre l’indifférence et l’oubli par la création. Sicilian Ghost Story devient alors une œuvre sur la persistance : du passé, de l’amour et quelque part, sur le deuil métamorphosé. Par l’entremise de cette jeune rebelle, les cinéastes abordent la métaphore fantastique, et la catharsis du songe comme une règle de survie et une capacité à affirmer son moi, son aspiration créatrice en quelque sorte. Que peut donc la chimère contre la cruauté, et où se situe sa puissance ? Dans ce désir de rêver la vie pour que s’évanouisse le malheur, pour triompher du réel, flotte l’ombre de Peter Ibbetson de Henry Hathaway, avec ses amants maudits par le destin, cet amour qui survit dans la pensée, et qui se vit dans le déchirement de la séparation définitive. Face à l’inéluctable, que faire, sinon inventer un nouveau langage qui défie la norme et le rationnel ?

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Antonio Piazza et Fabio Grassadonia suivent les pas d’autres cinéastes éprouvant la vigueur de l’imaginaire, outil de lutte contre l’horreur de la réalité, de l’Histoire. Ainsi, la petite héroïne du Labyrinthe de Pan de Guillermo de Del Toro fuyait les exactions du franquisme grâce à un monde féerique et cruel. Dans Paperhouse de Bernard Rose, la force des dessins de l’héroïne lui permettait de retravailler le quotidien, de le transformer, de donner l’usage de ses jambes à une personne handicapée. Luna compose également des fresques vertigineuses. Le songe apparaît ici comme l’arme de survie la plus folle : chacun rêve de l’autre au point d’effacer les contours. La musique et la voix plaintive de Soap & Skin en ajoutent à ce romantisme fragile à l’atmosphère presque gothique.

Alors, qu’en est-il vraiment de la nature impalpable annoncée par « ghost story » ? Il ne s’agit pas de faire apparaître brusquement l’élément fantastique mais de dévoiler une autre dimension du réel, un autre visage, comme s’il suffisait de tendre l’oreille pour percevoir son appel à l’intérieur des souches ou des ruisseaux. En cela, Sicilian Ghost Story évoque les envolées immatérielles de Julio Medem et telle l’osmose élémentaire de ses Amants du cercle polaire. Dans un esprit plus panthéiste que surnaturel, tout y coexiste naturellement, les pulsations de la terre et les battements de cœur de deux amoureux.

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Poursuivant ouvertement une certaine tradition maniériste du cinéma italien qui donne une étrangeté au réel, comme Saverio Costanzo l’avait si bien fait avec La Solitude des nombres premiers, les réalisateurs affirment leurs partis pris de mise en scène et une esthétique radicale, jetant un voile énigmatique sur leurs plans, distordant le son, comme pour initier au mystère des ténèbres, à une respiration souterraine ou aquatique. Le grand angle épouse la perception faussée, perdue, du vertige provoqué par la disparition, modifiant totalement l’appréhension de l’environnement de la jeune fille. Sicilian Ghost Story scrutera plus vers les soubassements, l’obscurité, les profondeurs que vers la clarté du ciel, mais il se penchera malgré tout sur la possibilité des horizons radieux et du retour à la lumière.

Certes les cinéastes n’évitent pas quelques afféteries, dans leur symbolisme visuel et sonore, plongeant furieusement dans l’allégorie plutôt que la suggérant. Mais saisir la beauté du sentiment tout en évoquant l’appartenance de l’humain à la terre, avant qu’il lui soit rendu, est un défi ambitieux. Toute la singularité du film tient justement à cette hyper visibilité pour traduire l’invisible. Antonio Piazza et Fabio Grassadonia retranscrivent par l’image une mystique du monde : la terre et ses murmures, la nature, l’au-delà qui attend.

Sicilian Ghost Story est disponible en DVD chez Jour2fête depuis le 6 novembre 2018.
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Chronique initialement publiée pour la sortie du film en salles le 13 juin 2018.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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