Bruno Mattei et Claudio Fragasso – “Bianco apache ” et ” Scalps “

Faut-il sauver Bruno Mattei ? Sans en faire une affaire, sans jouer la carte très en vogue de la surinterprétation, ou de la redécouverte de l’artiste maudit, reconsidérer le parcours d’un cinéaste connu pour une poignée de longs métrages, devenus cultes pour des raisons souvent discutables, permet de réévaluer différemment certains films jugés parfois à la va-vite. Dans un contexte où le cinéma populaire italien à l’aune des années 80, subissait de plein fouet l’effondrement d’un système, certains films sont passés à la trappe, juste défendus par quelques amateurs de bis devant l’éternel, n’assurant aucune légitimité auprès d’un cinéphile ou cinéphage lambda. Bruno Mattei et son acolyte Claudio Fragasso en ont fait les frais, n’attirant finalement que rires et moqueries autour des Rats de Manhattan et surtout Virus cannibale, devenus des symboles un peu faciles du « nanar » transalpin. Une vision réductrice et injuste quand on se penche sur la filmographie du monsieur, beaucoup plus variée et intéressante qu’une vision superficielle ne le laisse penser.

Passé à la réalisation en 1970 avec Armida il dramma di una sposa, après avoir exercé le métier en tant que monteur notamment pour Jess Franco (Les brûlantes, Les nuits de Dracula) et Sergio Sollima (Agent S3S, Passeport pour l’enfer, Agent 3S3, Massacre au soleil), Bruno Mattei a certes suivi les modes comme ses petits camarades passant du naziploitation au film de zombies en passant par le thriller érotique suite aux succès de grosses productions américaines, mais il se distingue aussi par une filmographie plus erratique, s’emparant de genres parfois oubliés. C’est le cas des deux films qui sortent chez Le chat qui fume, Bianco Apache et Scalps, diptyques anachroniques, redéfinissant un espace géographique et historique abandonné par le bis depuis longtemps. En s’emparant du western, Mattei et Fragasso prennent le contrepied de la production de l’époque et s’offrent finalement une liberté assez rare pour être soulignée. Moins influencés par le style baroque du western européen, les deux comparses se rapprochent davantage de la naïveté et l’humanisme des Winnetou, voire des classiques du cinéma hollywoodien des années 70. A la différence qu’ils injectent une cruauté teintée de pessimisme dans ses deux films surprenants et singuliers, tournés simultanément avec la même équipe technique et une partie de la distribution.

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Co-écrit par Franco Prosperi, réalisateur de l’excellent La dernière maison sur la plage, Bianco Apache s’inspire ouvertement d’Un homme nommé cheval d’Elliot Silverstein et de Little big man d’Arthur Penn avec quelques variantes, invoquant certains péplums « nordiques » des années 60 comme La ruée des vikings de Mario Bava. Un convoi de pèlerin pacifique est attaqué par des hors la loi qui massacrent tout le monde, excepté une femme enceinte. Sauvée in extremis par des apaches, elle est ramenée dans leur tribu. Elle meurt en couches, donnant néanmoins naissance à Ciel Etincelant qui sera élevé par le chef indien. Surnommé, L’apache blanc il grandit avec Loup noir, le vrai fils du chef. Ils sont d’inséparables amis jusqu’au jour où ils tombent tous deux sous le charme de la même femme. Leur destin en sera tragiquement marqué. Ce western pro-indien solidement scénarisé prête parfois à sourire devant cette accumulation de séquences candides, désarmantes de manichéisme.  Le film se visionne comme on feuillette un édifiant livres d’images pour enfants épicés de sadisme et d’une lecture politique généreuse (en 1987 peut-il en être autrement ?).

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Cette dimension quasi enfantine – volontaire ou non peu importe – provient sans doute du budget très restreint ne permettant pas d’en mettre plein la vue.  L’indigence des décors, la ringardise des costumes et des maquillages tout droit sortis d’un magasin de déguisements pour spectacle de fin d’année scolaire servent paradoxalement le film. Cette esthétique rachitique incite les auteurs à aller à l’essentiel : un montage resserré, des plans rapprochés souvent filmés en champs contre champs, des cadrages soignés avec une prédilection pour les plans fixes. L’abondance de filtres en arrière plans renvoie – toute proportion gardée – à certaines bandes hollywoodiennes des années 50 comme Taza fils de Cochise de Douglas Sirk. La joliesse de la photo dans un style carte postale, avec soleils couchant et une palette de couleurs tirant vers le rose, lorgne du côté du roman photo. La forme épouse le sujet aux accents mélodramatiques Sans invention aucune, Mattei et Fragasso ont soigné la forme à travers une mise en image classique, éloignée des propositions habituelles du bis italien. Dénué de fioriture, de frasques baroques, le film s’en tient à son récit, à peine entaché de stock-shots incongrus et gratuits. Cette linéarité soutient une construction intéressante se terminant comme il a commencé, dans un mouvement mêlant Eros et Thanatos, avec dans les deux cas la mort et une naissance comme aboutissement.   Le seul point noir tient à la présence de Sebastian Harrison, fils de Richard, acteur bis légendaire à l’origine de l’histoire de Scalps. Avec sa perruque blonde peroxydée, il ressemble étrangement à Sam Jones dans Flash Gordon de Mike Hodges. Cette erreur de casting, récurrente dans le cinéma populaire italien (souvenez-vous de Mark Gregory dans Les guerriers du Bronx ou Reb Brown dans Yor le chasseur du futur), n’entache pas le capital de sympathie de ce western honnête, sans aucun révisionnisme, assumant son pessimisme radical.

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Sous le pseudo inhabituel de Werner Knox, toujours avec son complice Claudio Fragasso, Bruno Mattei durcit le ton avec Scalps dont on laissera le soin aux spécialistes de déterminer s’il a été conçu avant ou après Bianca Apache. Beaucoup d’amateurs le considèrent comme supérieur. Disons, qu’il est différent, ce qui montre à quel point, les auteurs ont pris au sérieux l’entreprise de revenir sur un genre oublié de tous. Scalps répond davantage à l’idée que l’on se fait d’un western italien : rythmé, violent, sans temps mort avec une touche de cynisme.  Une touche car Bruno Mattei tient à préserver une certaine naïveté, une approche frontale du genre dénué d’humour. Le scénario brutal doit beaucoup au Soldat bleu de Ralph Nelson.

En1865, la résistance des confédérés a capitulé devant la victoire des Nordistes. Devant cet échec cinglant, le colonel Connor refuse la reddition et ordonne le massacre d’une tribu Apache afin d’enlever la fille du chef indien, Yarin. Cette dernière parvient à s’échapper et se réfugie dans la ferme de Matt Brown, un vieux solitaire traumatisé par la mort de son épouse. Brown soigne Yarin, blessée, et s’engage à l’aider dans sa quête de vengeance. Victime de l’assaut de Connor et de ses hommes, Brown et Yarin parviennent à s’enfuir. Une longue traque s’engage où les traqués et les traqueurs ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

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Scalps détonne par sa violence graphique amplifiée par un recours récurrent au gore : geyser de sang lors des impacts de balles sur les corps, crânes scalpés laissant entrevoir la chair humaine, membres et têtes sectionnés, torture physique infligée aux victimes. Rien n’est épargné dans ce western anti-raciste aux résonances féministes qui évite l’aspect racoleur par la force de son sujet. Les auteurs assument davantage de dériver du côté du cinéma d’exploitation le plus décomplexé jusqu’à sa fin terrifiante. Le film est aussi porté par l’interprétation convaincante de Mapi Galán, à la plastique irréprochable, très crédible dans le rôle de Yarin même si elle ne ressemble pas vraiment à une apache. Elle est aussi l’écriture de son personnage, éloigné de la victime désignée subissant son sort sans broncher. Au contraire, elle incarne le bras de la vengeance avec une furie et une haine la rendant parfois réellement inquiétante.  Pour toutes ses qualités, tant que le fond que la forme, Scalps prend l’allure d’une excellente série B énervée et désinhibée, mise en scène avec un vrai sens de l’économie, bénéficiant cette fois de superbes décors et d’une belle photographie. Du bon travail d’artisan.

Les Blu-ray édités par le chat qui fume proposent une copie resplendissante, une aubaine pour les amateurs de Bruno Mattei qui n’auraient sans doute jamais imaginé un tel travail accompli sur de tels films considérés comme très mineurs. Évidemment le travail de restauration n’est pas allé jusqu’au stock-shot mais l’inévitable ne peut être évité dans ce cas. En bonus l’entretien carrière deux et trois du très volubile Claudio Fragasso revenant sur sa filmographie de 1983 à 1990 sur Scalps et de 1990 à 2016 sur Bianco Apache. Il livre un certain nombre d’anecdotes, partage son plaisir de souvenirs plus ou moins pertinent, lance quelques piques à ses collègues sans méchanceté. Il semble surtout très heureux de participer à cet entretien découpé en trois chapitre, le premier étant présent sur Les Novices Libertines, également édité en Blu-ray par le fameux Chat.

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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