Fort du succès à l’international de son deuxième long-métrage, Haute Tension, Alexandre Aja embrasse une carrière hollywoodienne de réalisateur, scénariste et producteur dès 2006 avec son remake estimé de La Colline a des Yeux. Son exil parsemé de réussites commerciales (Piranha 3D, Crawl) et critiques (l’intéressant remake de Maniac, mis en boîte par Franck Khalfoun), a fait de lui l’un des noms les plus en vue de l’horreur made in France. En Mai 2021, il travaillait pour Netflix, en signant Oxygène, lequel marquait un double retour, celui au tournage en langue française mais aussi au genre par lequel il a débuté plus de vingt ans en arrière sur Furia : la science-fiction. Fils d’Alexandre Arcady, Aja grandit sur les plateaux de tournages de son père, joue par exemple dans Le Grand Pardon 1 et 2, avant de faire partie de l’équipe technique sur K, puis de devenir réalisateur de seconde équipe, notamment, sur Là-bas…mon pays, Entre chiens et loups ou Mariage Mixte. Très jeune, en parallèle à ces expériences multiples et formatrices, il signe en compagnie de son camarade de collège et binôme de cinéma avec qui il collabore aujourd’hui encore, Gregory Levasseur, un court-métrage de dix minutes en Noir & Blanc intitulé Over The Rainbow. Ce projet, diffusé, entre autres, au 50ème Festival de Cannes, lui permet de se faire remarquer par la profession et d’être rapidement pris au sérieux en tant que cinéaste. En parallèle, il s’attelle avec son comparse à l’écriture d’un long, adapté d’une nouvelle de Julio Cortazar, Graffiti, découverte quelques années auparavant lorsqu’ils étaient lycéens. Initialement envisagé en tant que double moyen-métrage, le script repensé en format allongé, décroche le Prix Junior du meilleur scénario au cours d’une cérémonie soutenue par le ministère de la Culture, le CNC, Arte et France Culture. À seulement vingt ans, le voilà prêt à tourner dès l’été 1998, avec un budget restreint (environ six millions de francs) et deux acteurs émergents, Stanislas Mehrar (alors fraîchement récompensé du César du meilleur espoir masculin pour Nettoyage à Sec d’Anne Fontaine) et Marion Cotillard (tout juste sortie du carton de Taxi). La suite est nettement plus chaotique, Furia sort de manière confidentielle en août 2000 sur une cinquantaine de copies, avant de progressivement disparaître des mémoires. Ultérieurement, la côte montante du réalisateur, donne lieu à un premier DVD en 2008, aujourd’hui supplanté par un Combo Blu-Ray/DVD proposé par ESC. Un éditeur à qui l’on doit ces derniers mois, les rééditions de plusieurs films d’Alexandre Arcady, créant ainsi une continuité amusante (le père et le fils s’exprimant à travers des registres bien différents). Dans un futur proche, et un pays soumis à une dictature policière, la liberté d’expression a été jugulée. Elle est devenue condamnable. À vingt ans, Théo (Stanislas Mehrar) refuse cet état de fait et chaque nuit, exprime sa révolte en dessinant sur les murs, au risque d’être arrêté et tué. Un soir, il fait la connaissance de Freddy (Carlo Brandt) mais surtout d’Elia (Marion Cotillard), une fille de résistant qui comme lui, a la passion du dessin subversif. À travers leurs œuvres, une étrange histoire d’amour s’instaure…

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En dépit de quelques réussites notables, La Jetée de Chris Marker, Alphaville de Jean-Luc Godard, Farenheit 451 de François Truffaut, Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais ou plus tard La Cité des enfants perdus de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, la science-fiction « à la française » demeure un projet cinématographique délicat et souvent décevant. Les cinéastes hexagonaux se heurtant régulièrement à des limites budgétaires et un imaginaire façonné par les références américaines, quitte à oublier leur propre identité (Luc Besson a connu ses gros succès dans le genre en tournant en anglais et avec des castings internationaux). En ce sens, Alexandre Aja ne fait pas exception, ses ambitions graphiques étant conditionnées par des moyens limités, ses visions se voient brimées, obligé de s’exprimer par des contraintes visibles, plus ou moins habilement contournées. Les gros plans (dès la première image ou en conclusion de générique sur l’œil de Marion Cotillard) et les cadres resserrés sont privilégiés. Ils accentuent l’impression de prison dans laquelle vivent les personnages et dénotent d’une attention réelle aux détails (ce téléphone glissant de haut en bas vers le lit du protagoniste par exemple), astuces nécessaires mais également légère originalité de traitement. L’univers se révèle par bribes, petites touches, épousant la perception biaisée de ses héros, en incapacité d’appréhender pleinement le monde au sein duquel ils évoluent. Aja construit une réalité dystopique faîtes de décors délabrés, logement vétustes et sous-terrains, rues sales et désertiques, plages à l’abandon. L’esthétique dominée par les couleurs ocres, bénéficie du choix du 16mm renforçant le sentiment de réalisme et du travail de Gerry Fischer, chef opérateur privilégié de Joseph Losey, dont il s’agit de la dernière photographie. Furia pâtit en revanche d’un scénario bancal et répétitif, sans réelles surprises (les rebondissements sont globalement prévisible à l’instar de ces deux frères ennemis), qui plus est ampoulé par des dialogues d’une naïveté préjudiciable (« Le destin a abandonné les hommes pour l’amour d’une femme. »). Très loin d’être abouti, ce coup d’essai, contient toutefois quelques belles idées et pistes intéressantes mises en parallèle avec la carrière à venir de son auteur.

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Le dessin, acte de résistance et moyen de communication entre les deux jeunes amoureux, génère les vision les plus inspirées de la première partie du récit. Des peintures à la facture réalistes rappelant tour à tour certains artistes du 19ème siècle, mais aussi les bandes-dessinées d’Enki Bilal (qui s’est d’ailleurs lui-même aventuré au cinéma en s’inscrivant pleinement dans la science-fiction), permettent à Alexandre Aja de s’éloigner d’un référentiel naturel et intimidant (Mad Max 2 en tête). Parenthèses visuelles à l’intérieur d’un décorum nettement plus connoté et appréciables bulles poétiques, ces scènes créatives affirment également des velléités de formaliste, doublé d’un technicien aux compétences non négligeables. Aussi, lorsque l’intrigue se lance véritablement, le cinéaste dispose de davantage d’espace pour laisser s’exprimer son savoir-faire, à l’image de cette course-poursuite très efficace, refusant le spectaculaire au profit de l’immersion et la crédibilité de l’action. Cette séquence, se déroulant successivement en intérieur et en extérieur, à l’intensité graduelle, soulignée par l’introduction d’une violence graphique et d’une accumulation des sources de danger, préfigure l’intronisation d’une imagerie plus propre au cinéma horrifique. On pense notamment à ces passages de tortures dévoilant les visages ensanglantés et blessés des héros, bribes de gores réalistes et brutaux, immédiatement impactants, prémisses de ses réalisations à venir, Haute Tension en tête. La fusillade finale quant à elle, sèche et chiadée, génère le fantasme d’un hypothétique actionner mis en scène par Aja, tant son sens du découpage pourrait faire quelques étincelles. Curiosité à redécouvrir tardivement pour observer le point de départ d’un réalisateur à part dans le paysage français, Furia, à défaut d’être une réussite majeure, dissémine quelques promesses et fulgurances éparses.

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L’édition proposée par ESC bénéficie d’un nouveau master en haute-définition ainsi que deux suppléments, la bande-annonce et surtout un long entretien en compagnie d’Alexandre Aja. Le cinéaste revient en détails sur son parcours et la genèse de son premier film. Riche en anecdotes, humble et sans langues de bois, il nous apprend avoir initialement pensé son récit de manière éclatée (il cite 21 Grammes d’Alejandro González Iñárritu pour l’exemple) mais avoir renoncé à ce parti-pris et n’avoir jamais pu visionner le résultat éventuel sous cette forme. Il évoque le sort en salles de Furia tel un traumatisme, l’ayant alors persuadé qu’il s’agirait de son unique long-métrage, avant de revenir à ses fondamentaux, en l’occurrence l’horreur et s’atteler à l’écriture d’Haute Tension.

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