John Huston – “Au-dessous du volcan” (1984)

Les yeux noirs de la mort

Les lunettes noires ont ceci d’angoissant qu’elles dissimulent le regard (donc l’âme) de celui qui les porte, qu’elles semblent faire de leur propriétaire une personnalité ambigüe, dont les pensées sont difficiles à cerner. Leur port crée en fin de compte des êtres intermédiaires, tout à la fois observateurs du monde qui les entoure (les globes oculaires existent bel et bien derrière les verres teintés) et possesseurs d’un visage sans yeux se rapprochant plus ou moins graphiquement des crânes que la séquence générique d’Au-dessous du volcan (Under the Volcano, 1984), antépénultième film de John Huston qui est ressorti ce mercredi, met en évidence.

Outre ses différents costumes faisant montre de son élégance presque dandy, les lunettes noires font presque partie intégrante de la personnalité de Geoffrey Firmin (Albert Finney, démarche incertaine et diction pâteuse, qui a ici la densité de jeu des grands tragédiens), diplomate aussi anglais que déchu vivant au pied du Popocatepetl, dans la ville mexicaine de Cuernavaca. Geoffrey est un homme directement caractérisé comme un être en sursis : sa première apparition à l’écran suit directement une séquence générique montrant des marionnettes représentant les squelettes dansants et festifs de la Fête des Morts (le film se déroule en effet le 2 novembre 1938, dans un monde aux portes du chaos de la guerre), célébration importante au Mexique créant une porosité entre la vie terrestre et le royaume des ombres. Succède à cette séquence le visage du diplomate, chaussé de lunettes de soleil qui le met de façon évidente en relation physique avec ces squelettes au regard vide, morts revenant momentanément face aux vivants. Geoffrey se définit d’emblée comme un homme qui emprunte apparemment une trajectoire inverse : il est un vivant sur le point de sombrer dans l’outre-monde (le reflet des figurines décharnées dans les verres sombres du personnage semble indiquer que l’Anglais et la mort se regardent littéralement dans le noir de leurs yeux manquants ; ce plan formellement magnifique est utilisé pour illustrer la ressortie du film sur son affiche).

Un triangle amoureux (A. Finney ; J. Bisset ; A. Andrews) (© Carlotta)

Au-dessous du volcan filme donc un purgatoire, un monde transitoire entre vie et mort. Il se concentre sur la déchéance de Geoffrey, se noyant dans un alcoolisme qui lui semble pourtant vital, lui permettant de rechercher cet état apparemment idéal situé entre « la tremblote du trop peu et le gouffre du trop ». Personnage pathétique, Geoffrey exorcise par le whisky et la tequila sa culpabilité face aux exactions qu’il a pu commettre pendant la Grande Guerre, l’amertume provoquée par les trahisons de son demi-frère Hugh (Anthony Andrews) et de sa femme Yvonne (Jacqueline Bisset) qui furent amants, la violence du monde qui l’environne (la mort d’un Indien dont le corps mourant se fait dépouiller lors d’un scène terrible) ou le malaise que lui inspire son propre être (il va jusqu’à s’inventer une nouvelle identité, William Blackstone, du nom de l’évangéliste qui fut pionnier sur les terres américaines). La mise en scène de cette déchéance par le baroudeur John Huston fait d’Au-dessous du volcan un film difficile à situer, cherchant un équilibre précaire entre la noirceur de la perdition de son personnage et la joie baroque des festivités célébrant les morts, entre l’étrange tendresse des relations reliant les trois sommets du triangle amoureux et la rudesse subite de Geoffrey dont la violence des reproches se fige de façon durable sur son visage filmé fixement, entre l’apparente sympathie des moments de beuverie et la menace de moins en moins sourde qu’ils dissimulent (voir le dernier mouvement du film dans le bar à hôtesses Farolito, lieu de stupre et de cuite au mezcal ressemblant à s’y méprendre à l’antichambre de la mort). Comme annoncé dans le reflet des lunettes de Geoffrey, le film de Huston est bel et bien la marche funèbre festive, à la morbidité joyeuse, au tragique souriant accompagnant les derniers pas d’un pauvre hère au destin inéluctable.

De fait, la concomitance des ressorties de cet Au-dessous du volcan et du Malin (1979) n’est pas sans cohérence ; si la texture formelle de ces deux films de John Huston est très différente voire opposée (la mise en scène presque classique d’une americana à la recherche d’elle-même et de son passé dans Le Malin ; le maelström picaresque et l’énergie débordante, presque absurde d’Au-dessous du volcan), la trajectoire de leur personnage principal respectif est très similaire. Dans les deux cas, le protagoniste se débat dans les limites d’un territoire dont il ne peut ou ne veut sortir (la ville du deep south géorgien dans Le Malin, les murs des divers bars de l’Etat de Puebla qu’écume Geoffrey dans cet Au-dessous du volcan) face à la violence d’un monde sans pitié visible ni rédemption possible. Les deux œuvres de Huston (et plus généralement la dernière partie de la filmographie du cinéaste) sont en cela éminemment tragiques, au sens antique du terme : dans les deux cas, les personnages avancent pas à pas vers leur fin, de façon volontaire, guidés par une sorte de fatum qu’ils embrassent avec une étrange amitié.

Geoffrey Firmin, être en perdition (A. Finney) (© Carlotta)

A l’image du roman de Malcolm Lowry qu’il adapte, Au-dessous du volcan est donc une marche funèbre hors normes, aussi fragile que tonitruante, aussi dure que douce, puisant autant dans le baroque exotique des atmosphères d’Hemingway que dans le foisonnement picaresque d’un Gabriel Garcia Marquez (qui avait d’ailleurs développé un scénario avant que le projet n’avorte et ne tombe entre les mains de John Huston). Si le film n’est pas parfait, parfois victime de ses excès, il s’agit cependant d’une pièce importante de sa filmographie, finalement trop méconnue mais cohérente dans l’oeuvre d’un cinéaste à la fois vieillissant et plein de désillusion mais recelant encore tant d’énergie à 78 ans qu’il ne peut que regarder ce pessimisme avec un drôle de sourire narquois… Peut-être celui des crânes se reflétant dans les lunettes du diplomate au début du film. Que l’on envisage Au-dessous du volcan du point de vue de son personnage ou de son auteur, le film est définitivement crépusculaire.

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A propos de Michaël Delavaud

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