Ildikó Enyedi – “Mon XXème Siècle / Az én XX. Századom” (1989)

Célébrée pour son cinquième et dernier long-métrage en date, Corps et Âme (récompensé par l’Ours d’Or à Berlin en 2017 et nommé, cette année, à l’Oscar du Meilleur Film en Langue Étrangère), la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi fait partie de ces cinéastes méconnues et fascinantes. Exigeants et fantasmatiques, entre réalisme et onirisme, ses films se démarquent dans le paysage parfois formaté du cinéma d’auteur européen. Sorti en 1989, et lauréat de la Caméra d’Or à Cannes la même année, son premier film, Mon XXème Siècle (titre faussement égocentrique), narre, sur un mode poétique et elliptique, le destin de deux sœurs jumelles, séparées dès leur plus tendre enfance et élevées dans deux milieux différents, évoluant dans l’effervescence de ce début du siècle passé, entre révolutions technologiques et mouvements politiques…

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Une scène, à priori anodine, résume les thématiques du film : en 1900, à New York, un homme pénètre dans une salle de théâtre pour assister au Light Show de Thomas Edison. Au milieu de l’obscurité ambiante, deux danseuses effectuent un étrange ballet. L’une est masquée et vêtue de noir, l’autre porte sur sa robe des dizaines d’ampoules électriques. Elles dansent, s’étreignent, se tournent autour, elles se révèlent et se cachent à la fois, s’éclairant ou se masquant tour à tour mutuellement. C’est toute la force de l’art cinématographique naissant qui se matérialise : le mouvement, la lumière et l’ombre ne faisant qu’un au cœur d’une performance artistique rendue possible grâce aux progrès de la science (en l’occurrence, l’ampoule électrique inventée par Edison). Le choix d’un noir et blanc très contrasté (sublime photo de Tibor Máthé) n’est pas un simple « gadget » esthétique rendant hommage aux premiers temps du cinéma, il permet aussi à Ildikó Enyedi de faire de la lumière l’un des sujets centraux. Qu’elle soit naturelle, artificielle, qu’elle provienne d’une pleine lune irréelle ou du feu brûlant dans un poêle, la lumière inonde tout. Elle peut faire office de révélateur et dévoiler littéralement les personnages (comme dans ce plan où la flamme d’une allumette éclaire les visages des jumelles Dora et Lili, encore enfants) et les décors, ou créer des ombres et des contrastes renvoyant à l’expressionnisme. Elle est aussi personnifiée, dans ces étoiles illuminant un ciel noir, véritables narratrices omniscientes, intervenant de temps à autre pour commenter les décisions des personnages, comme une sorte de coryphée céleste. Telles des fées sorties d’un conte, elles veillent sur les deux jeunes héroïnes depuis leur naissance et peuvent également conseiller les personnages ou les inspirer. Elles « projettent », par exemple, dans l’esprit du chien de Pavlov (comme sur un écran de cinéma) des images du monde extérieur pour le pousser à se libérer et à fuir le laboratoire où il est prisonnier. Comme le feu mythologique apporté par Prométhée aux hommes démunis, la lumière est le savoir, elle permet aux hommes de créer, de concevoir, de s’élever pour le pire et le meilleur. Ainsi lorsque la réalisatrice met en scène un attentat à la bombe, celui-ci n’est représenté à l’écran que par la lueur aveuglante de l’explosion. À l’instar de la flamme, qui éclaire et réchauffe mais peut aussi brûler et détruire, le savoir et la science peuvent engendrer la puissance destructrice et le chaos.

Dans un long travelling latéral, Enyedi dévoile l’intérieur de la chambre de la mère de Lili et Dora alors qu’elle est en train d’accoucher, pas encore d’électricité mais des flammes, du charbon et de la fumée renvoyant au XIXème siècle en train de s’éteindre. Un siècle de promesses et de découvertes, dominé par la révolution industrielle et ses machines à vapeur. En ancrant son récit dans une ère encore balbutiante, elle évoque une époque de transition, d’évolution, à la fois technologique, politique et sociale, des bouleversements qui, s’ils sont nécessaires, engendrent parfois la violence, la guerre ou une aliénation du vivant par la science et ses dérives. Lors d’une scène surréaliste, un gorille enfermé dans la cage d’un zoo, dont les pensées sont rendues audibles au spectateur, se remémore sa capture traumatisante dans la jungle et sa séparation forcée d’avec ses frères et sœurs (renvoyant au passé des deux héroïnes). L’animal traite, ainsi, des dérives d’une zoologie qui, bien que cherchant à comprendre le monde animal suite à la théorie de Darwin, ne se soucie guère du bien-être des espèces et de l’équilibre naturel. De même, la réalisatrice représente les mouvements féministes comme encore assujettis aux hommes. Dans une séquence ironique, un professeur s’adresse à une assemblée de femmes en défendant leur droit de vote tout en les ramenant à de simples figures de « mamans ou de putains » dans un discours d’une misogynie toute freudienne. La psychanalyse, très en vogue à cette période, servant de justification scientifique à un machisme et à un puritanisme archaïque. Dans l’introduction, Thomas Edison révèle au grand public sa dernière invention, l’ampoule électrique, dans une ambiance euphorique, Ildikó Enyedi le cadre de loin, comme submergé par la foule qui ne prête pas attention à son discours quasi-inaudible. Après un cut brutal, le plan suivant montre l’inventeur, filmé de près, perdu dans ses pensés comme soucieux de l’avenir de ses inventions (il sera l’un des grands promoteurs du cinématographe mais également le créateur de la chaise électrique), sous l’œil bienveillant des étoiles bavardes s’inquiétant pour son sort. Les mouvements révolutionnaires ne sont pas en reste, et l’évocation de la cause anarchiste, que Lili épouse par convictions presque romantiques, refusant finalement l’action violente (lors d’une scène de dynamitage à la fois touchante et comique), n’est pas anodine puisque cette idéologie engendrera malgré elle la première grande tragédie du XXème siècle, suite à l’assassinat de François Ferdinand. La cinéaste choisit une époque double, à la fois insouciante, pleine d’optimisme et de confiance dans le futur, mais portant déjà en elle les germes de la barbarie et de l’horreur des décennies à venir, une dualité symbolisée à l’écran, notamment, par les deux sœurs Lili et Dora.

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Bien que rempli de digressions poétiques ou métaphoriques, Mon XXème Siècle se concentre sur la vie de deux jumelles séparées dans leur jeunesse (incarnées toutes deux par la même actrice, Dorotha Segda), dans un monde en plein bouleversement. Après la scène de leur séparation lors de leur enfance, dans une ambiance irréelle, entre un roman de Charles Dickens et un conte d’Andersen, la réalisatrice prend soin de présenter Dora puis Lili, devenues adultes, dans leurs environnements respectifs. D’abord Dora, la jouisseuse, oisive, croqueuse d’hommes, et amatrice de luxe, introduite dans une séquence où, sirotant du champagne à bord de l’Orient Express, elle observe les riches bourgeois autours d’elle en se demandant lequel finira dans son lit. Dans un second temps, Lili, la timide, l’engagée, l’anarchiste, est présentée dans une séquence digne d’un film d’espionnage, où elle est chargée de transporter des explosifs. Elles sont, chacune d’elles, le fruit de leur époque. Deux caractères, deux personnalités, comme deux facettes d’un monde segmenté, qui se radicalise tout en profitant du moment présent. Enyedi montre ces deux êtres gravitant autour d’un homme (Oleg Yankovskiy), un bourgeois qui s’intéresse à l’art et aux sciences, dont le nom n’est jamais cité mais qui est crédité en tant que Z. au générique. Celui-ci tombe sous le charme de l’une puis de l’autre, de l’esprit de Lili puis de la fougue de Dora, elles se révèlent à ses yeux, puis s’éclipsent l’une l’autre, à l’image des danseuses du Light Show qu’il admirait au début du film. Dora et Lili renvoient toutes deux à la Katie Tippel (1975) de Paul Verhoeven (qui était, d’ailleurs, le président du Jury de la Berlinale 2017 qui a décerné l’Ours d’Or à Corps et Âme), jeune femme usant de ses charmes pour vivre la vie dont elle rêve dans la haute société hollandaise de la fin du XIXème Siècle, qui se retrouve engagée dans un mouvement révolutionnaire qui la dépasse. En voulant fuir la vacuité d’une vie uniquement basée sur les plaisirs ou en découvrant que l’engagement politique peut pousser à une forme de radicalisme violent, chacune des jumelles est en quête d’un ailleurs, d’une échappatoire qui se trouve peut-être en l’autre. Souvent, la cinéaste cadre ses personnages en les séparant pas un élément de décor, elle coupe ses plans en leur milieu, scindant l’image en deux. Elle “installe”, par exemple, ses personnages dans une salle remplie de miroirs, multipliant leurs reflets jusqu’à ne plus percevoir où se trouvent « les originaux », ils se retrouvent ainsi indéfinis. Être double, pluriel, c’est ne pas être aux yeux de cette société. Au-delà des dualités, Mon XXème Siècle évoque aussi le moyen de relier les êtres, que ce soit à travers le télégraphe d’Edison, invention qui conclut cette histoire, ou encore ce simple livre qui devient le premier contact entre Z. et Lili, là encore une œuvre d’art (littéraire) rendue accessible au plus grand nombre grâce à une avancée technique (l’imprimerie).

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En évoquant les bouleversements d’un siècle naissant, le film propose une réflexion, en forme de poème surréaliste, sur notre rapport au savoir, à l’art, à l’identité, à l’engagement. Dans un plan-séquence, à la symbolique forte, Z. et Lili ont un débat (toujours d’actualité) au sujet du féminisme et de diverses questions de société, mais la jeune femme est invisible, cachée derrière un mur, rendant le dialogue confus, décousu. La communication impossible entre les êtres séparés physiquement par un mur, un thème qui, en 1989, l’année de sortie du long-métrage, ne tardera pas à trouver un écho bien réel et libérateur. Bien loin de filmer le passé avec nostalgie, Ildikó Enyedi questionne le monde de ses contemporains, ses tensions et ses inégalités mais aussi les réconciliations possibles. Un monde à réunifier, à l’image de deux jumelles séparées depuis longtemps qui se retrouvent et se complètent malgré tout.

A propos de Jean-François DICKELI

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