Autour des "Parapluies de Cherbourg" de Jacques Demy

 
Ça clignote, ça revient, je me rappelle de tout, le générique chorégraphié, les parap’, le swing pimpant du garagiste, le délirium chromatique, la petite boutique, la beauté diaphane de Deneuve, la délicatesse presque irréelle, les rosissements qui affleurent, la célébration de la jeunesse, l’Algérie, et le film qui se voile, avec la pluie, qui finit par mouiller.
On a restauré numériquement les parapluies et c’est comme si, mon souvenir lui-même, était retapé. Je redécouvre le grain et c’est presque un miracle, du grain, dans un film. C’est tellement pop et affecté, du bar à marins couleur dynamitos au petit pull montagnard bleu zébré, que ça pourrait passer inévitablement pour un petit bréviaire “gai”. C’est affecté, artificieux, un rien forcé, mais pourtant, le petit miracle opère comme au premier jour. Par delà la forme et le tour de force, l’universalité de la chronique me parle, son élégance comme sa subtilité. J’aime cette petite musique insidieuse qui résonne au cœur du big band. Les parapluies, à l’image de tous ses grands films, sont un concentré de Demy le réalisateur. On y retrouve ce qui nous touche tant chez lui : une volonté enfantine de féerie mêlée à un âpre réalisme, un emballage insensé, un bonbon amer et doux. Et ce contraste, il m’accompagne longtemps après la projection avec, en même temps, la conscience d’un geste cinématographique, qui fait voir ce qu’est le cinéma, ce qu’il peut être, dans l’artificialité accomplie de ses moyens.
Ceux qui n’aiment pas Demy, les réfractaires, n’aiment pas la sensibilité, l’enfance, encore moins l’atermoiement mélancolique mi…dînette. Ridicule. Mièvre. C’est même d’un autre temps pour eux et d’un autre goût, comme un vêtement voyant (dé)passé de mode. Il n’en goûte pas le sel et semblent confondre, dans les entrées de leur dictionnaire, sensibilité et sensiblerie. La méprise persiste envers l’évidence. Pourtant chez Demy, si le vernis est célébré, ce n’est que pour mieux le craqueler, dans un perpétuel mouvement de balancier, éclat autant que perte. Ensuite, il n’y a rien d’inactuel dans ce cinéma-là mais bien au contraire, une modernité, peut-être trop brillante et sonnante, pour être entendue – même aujourd’hui.
Au cœur du film, il y a deux raccourcis en forme d’ellipses, qui sont également deux magnifiques moments de cinéma. Ces disjonctions heurtent inexorablement le rythme coulé de l’ensemble et marquent par leurs à-coups, deux nœuds cruciaux dans la bifurcation dramatique du récit. Dans le premier, on voit la mère de Geneviève, accueillir Roland Cassard, le riche prétendant, à l’entrée du magasin. Elle traverse l’arrière boutique, soudainement blanchie et peuplée d’une forêt de mannequins voilés, tandis que la caméra, en bout de course, s’arrête enfin sur une vraie personne. C’est Geneviève, elle est également vêtue d’une robe de mariée. Raccord. Geneviève voilée, mi ange mi madone, joint les mains en prière aux côtés de Cassard. On consacre le mariage. En symétrie, arrive plus tard une seconde “stase” dramatique. De retour d’Algérie, Guy, est amer d’avoir perdu Geneviève. Sa démarche et ses sentiments sont boiteux. Il rentre chez sa tante et n’y retrouve que Madeleine, l’aide de cette dernière, qui lui fond dans les bras. Raccord sur Guy endeuillé, le cercueil de la tante Élise, la cérémonie. Dans l’entre  de ces deux, se sont noués un écheveau de pertes et surtout la destinée des personnages. Geneviève en se résignant à épouser Cassard afin d’élever son enfant, perd Guy, son véritable amour. Dans le même temps, le couple qu’elle formait avec sa mère est rompu. Guy de son côté, fait l’expérience d’une perte abyssale : dépouillé de Geneviève et de l’enfant qu’elle porte, il perd en symétrie tante Élise, sa mère de substitution. Tout deux finissent logiquement en êtres orphelins. 


En fin de film, Geneviève et Guy, se retrouvent brièvement mais le charme est déchu. Ils ne pourront plus chanter ensemble. En devenant adultes, ils ont définitivement compromis le peu d’enfance qui leur restait. Le contraste de ce pincement mélancolique avec l’exubérance folâtre du début, laisse un sentiment de tristesse infini bien loin des stéréotypes d’un Demy mièvre ou kitch. On aura rarement vu, par ailleurs, une telle pertinence formelle. Les couleurs demeurent mais partout, s’imprime un profond sentiment de solitude et de corruption. Le rouge des murs aura changé de ton et le dancing riant du début se sera mué en morne bordel à marins. Les corps se sont embourgeoisés, la peau devenue mate, le regard, altéré. Les personnages ne savent plus saisir ni la couleur des parapluies, ni la poésie, dans l’ordinaire. Les merveilles de la boîte à musique se sont refermées.
Chef d’œuvre donc : Demy sonne l’enfant et fait tinter l’adulte mélancolie. La tristesse sera passée, enchantée, déchantée.

A propos de William LURSON

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