C’est en 1978 que les éditions Veyrier publient la première édition du Masochisme au cinéma de Jean Streff. Pour cette réédition, agrémentée d’une belle préface de François Angelier (qui aborde à la fois le parcours de Sacher-Masoch et celui de Jean Streff), l’auteur revient sur les frasques suscitées par la sortie de son livre puisqu’il fut frappé de la fameuse triple interdiction (à l’affichage, de publicité et de vente aux mineurs). Mais le livre parvint néanmoins à acquérir une certaine notoriété car « si nul n’est censé ignorer la loi, personne ne reçoit Le Journal Officiel chaque matin dans sa boîte aux lettres. ». Salué comme il se doit par la critique, il fera l’objet d’une campagne de presse lorsque Henri Veyrier, l’éditeur, réalise au printemps 1979 que le livre est interdit. Il faudra attendre 1981 pour que cette interdiction soit levée. Un deuxième tirage sera effectué en 1990 (toujours chez Veyrier) et on peut désormais se le procurer chez Rouge Profond, avec un seul regret : le sacrifice de la partie illustrations (un simple cahier central) qui faisait aussi le grand intérêt de l’édition originale.

Jean Streff précise également dans son avant-propos qu’en dépit de nombreux films sortis sur les écrans depuis 1978 abordant la question masochiste (de La Secrétaire à Nymphomaniac en passant par Année bissextile ou La Pianiste), il n’a pas retouché son texte. Car il ne s’agit pas d’une histoire du « cinéma masochisme » mais bel et bien d’une réflexion sur le masochisme au cinéma. Même daté, le propos de Streff n’a donc pas pris une ride et c’est avec un immense plaisir qu’on se replonge dans cet essai riche et passionnant.

Après avoir défini ce qu’était le masochisme (d’un point de vue littéraire et psychanalytique), Jean Streff montre que ses caractéristiques sont inscrites, au fond, chez la plupart des individus. Car si le mot « masochiste » évoque en premier lieu des pratiques sexuelles, Streff précise avec justesse qu’il existe également un masochisme social et moral touchant, selon lui, la majorité de la population (il cite l’exemple, très drôle, des individus qui s’entassent dans les gares avec du matériel lourd et encombrant pour le seul plaisir… de se geler sur la neige des pistes de ski !). Ce masochisme inhérent à la nature humaine, on le retrouve dans le cadre des religions où il s’agit toujours de souffrir sur terre (le culte des martyrs chrétiens) pour jouir éternellement après la vie. Streff revient le temps d’un beau chapitre sur les nombreux films qui ont illustré ce goût pour la martyrologie et son cocktail de flagellations, de mortifications, de crucifixions et de souffrances en tout genre.

Ensuite, l’auteur lie avec une rare acuité les profonds liens qui unissent l’art du cinéma et le masochisme. Dans les deux cas, tout repose sur la notion de mise en scène. A l’inverse d’un sadique qui jouira en se passant du consentement de l’objet de son désir, le masochiste ne peut jouir que dans le cadre strictement délimité du jeu et de la fiction. Il délaisse son pouvoir dans les mains d’autrui à condition que ce dernier respecte certaines règles d’un jeu qu’il a lui-même élaboré. En ce sens, le masochiste est à la fois spectateur et metteur en scène, comme dans une salle de cinéma.

“Le cinéma de fiction, imagerie populaire par excellence, célèbre “miroir des passions et troubles de l’âme”, ne pouvait au cours de son siècle d’existence passer sous silence une composante aux racines si profondes et universelles. D’autant plus que, si l’on se réfère aux trois principaux éléments constitutifs de la tendance masochiste selon Theodor Reik, à savoir la fantaisie ou rêve éveillé dont l’imagination est la source principale, le facteur d’attente ou suspens qui tend à prolonger indéfiniment la tension et enfin le trait démonstratif ou exhibitionnisme des deux éléments précédents, nous nous trouvons, en réunissant ces trois facteurs, en face d’une définition quasi idéale de l’art cinématographique : imagination, suspens, exhibition. Alfred Hitchcock ne nous donnerait certainement pas tort.”

A partir de ce postulat, Jean Streff mène sa réflexion avec humour (son style est un régal), irrévérence et une acuité jamais prise en défaut. Son approche est thématique : du masochisme infantile au fétichisme des pieds et des chaussures cher à Buñuel en passant par le goût de la fessée et du « bondage », le cinéma regorge d’exemple de ces pratiques, et pas seulement dans le porno qui n’est que rarement évoqué (il faut dire qu’en 1978, date de parution du livre, l’histoire « officielle » du genre est encore toute récente). Streff nous fait redécouvrir les grands genres cinématographiques sous l’angle du masochisme. Il le voit de manière récurrente dans le cinéma fantastique (notamment dans les films de vampires où la jeune femme masochiste désire que le seigneur des ténèbres vienne la prendre pour la dominer totalement) ou dans le cinéma burlesque, que ce soit chez Jerry Lewis ou Laurel et Hardy. S’appuyant sur de nombreux exemples, Streff parvient à établir de manière assez troublante un parallèle entre certaines pratiques masochistes et des gags reposant sur les mêmes mécanismes : travestissement, humiliation, corps torturés et déformés…

L’auteur s’intéresse également au masochisme des stars (Newman, Brando…) et aux différentes pratiques illustrées par les films (certaines, prévenons les âmes sensibles, sont décrites de manière assez éprouvante).

Loin de se cantonner à un public « de niche », l’ouvrage est d’une infinie richesse et dépasse largement les limites de son sujet. Il interroge à la fois notre place de spectateur et les caractéristiques les plus ambivalentes du septième art, à l’image de cette passionnante réflexion sur la question de la « femme fatale », à la fois symbole d’un certain sadisme masculin réifiant ses modèles féminins mais témoignage implacable du masochisme masculin aimant se soumettre à la toute puissance de ces déesses de celluloïd.

N’ayons pas peur d’abuser des superlatifs : Le Masochisme au cinéma est un ouvrage captivant et indispensable à tout cinéphile qui se respecte, masochiste ou pas…

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Le Masochisme au cinéma (1978) de Jean Streff

Éditions Rouge Profond, collection Débords, 2020

219 pages – 20 €

Disponible depuis le 8 octobre 2020

 

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