©La Traverse

Sur la dernière partie de cette édition 2026 du Festival de Locarno, trois films ont particulièrement attiré notre attention par leurs qualités réelles, chacun relié par cette idée selon laquelle on ne quitte jamais vraiment l’endroit d’où l’on vient ou que l’on rejoint, que cela soit de gré ou de force. D’ici là, troisième long métrage de la réalisatrice française Sarah Leonor (Concorso Internazionale), largue par exemple ses amarres aux alentours d’une petite ville des Vosges, où l’auteure elle-même a passé une partie de son enfance. La note d’intention rédigée pour le catalogue du festival résume certainement le point de vue de la cinéaste sur cette région pleine de souvenirs, mais semble également caractériser les trois personnages principaux de son film : «Avoir grandi dans un endroit c’est s’en imprégner, et savoir que ces sensations nous accompagneront partout, toujours, toute notre vie. D’ici là est l’imaginaire de ce lieu qui m’habite. » Venant de la part d’une artiste comme Sarah Leonor, cela peut se résumer autrement : regarder son monde pour regarder le monde, ceci à partir d’un récit qui n’en est pas vraiment un, plutôt une sorte de recueil de nouvelles filmiques s’imbriquant discrètement.

Lucien (Frank Beauvais) sait regarder le monde, il a même quitté sa vie d’avant, certainement peu enthousiasmante, pour vivre avec les arbres, les animaux, une nature qui commence à faire partie de lui, dans une démarche de clochardisation choisie. D’aucuns diraient que Lucien est un marginal ; nous dirions plutôt qu’il choisit la liberté, ce qui dérange un entourage encore aveugle, donc incompréhensif. Aline (Dinara Droukarova) va plus loin : plus encore que de le regarder, elle tente de capturer le monde et de l’enregistrer, ceci par l’usage de caméras stratégiquement placées dans les forêts entourant sa maison afin de prouver la présence d’un loup dans cet espace encore sauvage. Au risque d’oublier ceux qui l’entourent, de s’oublier elle-même. La réalité se fracassant sur sa vie rêvée comme les vagues frappent les digues sera dévastatrice. Jade (Louiza Aura, jeune actrice époustouflante) veut vivre le monde ; elle a la jeunesse pour le faire, elle souhaite un ancrage dans son lieu de vie, elle montre des envies de fusionner avec cette ruralité qui la constitue (on discerne parfaitement en cette jeune fille un double adolescent de la réalisatrice), cherchant par exemple le mimétisme animal des bêtes qui l’entourent. Mais cette utopie est-elle possible dans l’époque qui est la nôtre ?

La beauté de D’ici là se trouve dans un mélange de simplicité (chaque portrait brille par sa généreuse limpidité : peu de choses, de mots, de gestes, d’agitation en somme, pour qu’un personnage existe) et de réelle profondeur, les trois parties conversant assez intelligemment entre elles pour que se fassent jour les impossibilités de trouver la plus parfaite plénitude dans ce territoire-fantasme, idéalisé par les trois personnages mais où le réel fera toujours irruption pour relativiser le bonheur qu’on y trouve ou qu’on veut y trouver : l’ancienne vie de Lucien refait surface par le biais d’une amie rayée des listes (interprétée par Laetitia Dosch à laquelle on ne reprochera que le personnage soit le plus faible du film) ; Aline se voit frappée par la maladie ; Jade doit faire ses études ailleurs que dans son cocon… D’une arrivée (celle de Lucien) à un départ (celui de Jade), d’une volonté de fusion illusoire (les films de la vie nocturne enregistrés par Aline) à une connaissance intime et réelle du territoire (Jade incarnant littéralement les animaux qu’elle imite), les volontés et les vies de chaque personnage se relativisent mutuellement. Et renvoient à la note d’intention de Sarah Leonor : le lieu à la fois comme intimité (« ce lieu qui m’habite ») et comme une inconnue à résoudre (« l’imaginaire de ce lieu qui m’habite »). Ce point d’équilibre fragile et pourtant essentiel rend D’ici là fondamentalement beau et lumineux, et abolit la noirceur qui a envahi une grande partie des films projetés cette année sur les rives du Lac Majeur. On en remercie Sarah Leonor avec la même chaleur que diffuse son film.

©Celluloid Dreams

Moins tendre, plus corsé, le village de Demony (Concorso Cineasti del Presente), film réalisé par la dramaturge ukrainienne Natalka Vorozhbyt (qui signe ici son second long métrage), n’en est pas moins un espace très pertinent, aussi hermétique à ce qui se déroule hors ses limites que porteur d’une vision politique mordante. Cette forclusion s’apparente à la géographie des contes, ceux-là même enfermant leurs personnages dans des forêts menaçantes, donjons ou autres maisons de pain d’épices. L’action se déroule en 1994 ; ce village ukrainien reçoit la visite d’un écrivain randonneur vagabond, Slavik (Ruslan Harmash) qui, sans le sou, répare le plafond percé de toutes parts de l’épicière du coin pour gagner quelques hryvnias. Il rencontre la gouailleuse Nina (la défunte Ruslana Pysanka, morte durant la production du film) pendant qu’il travaille. L’attraction entre les deux personnages est mutuelle, malgré des différences majeures : elle a vingt ans de plus que lui, elle travaille dur quand lui se planque dans un grenier pour vivre une vie de patachon envahie par les livres d’espionnage. Et… il est russe. L’amour idéal devient peu à peu tumultueux, cruel, tout cela sous le regard d’un village qui voit d’un œil de plus en plus impitoyable cet homme venant d’ailleurs faisant souffrir cette bonne vieille Nina.

Le film porte en lui une âme slave, faite de truculence, d’excès, de débordement. Circonscrit aux limites du vase clos du village, Demony procure une sensation d’étouffement et d’étrangeté que la photographie de Volodymir Ivanov ne vient jamais contredire : bigarrée, plutôt lumineuse et ensoleillée, l’image se teinte cependant d’une certaine forme de toxicité lors des moments nocturnes par l’usage d’éclairages aux couleurs vives, anti-naturelles, tout à la fois représentatives de l’ambition de Vorozhbyt de ne jamais ancrer son récit dans une démarche réaliste et symptomatiques de la présence problématique de cet élément exogène devenant peu à peu une menace pour la communauté. A l’amour succède la haine ; à la haine succède l’amour retrouvé ; à l’amour retrouvé succède la violence ; à la violence succède l’amour intéressé… Et le film de se caler sur ce rythme incertain, sur les flux et les reflux d’un sentiment qui possède toutes les caractéristiques du vampirisme, jusqu’à l’épuisement, aussi bien celui de personnages rendus amers que celui d’un spectateur en plus en plus rincé par un état de crise perpétuel et souvent accompagné d’une frénésie affichée, plaçant le film au bord d’un picaresque étonnant, évoquant tout autant Kirill Serebrennikov (celui de La Fièvre de Petrov [2021], en moins ample cependant) que le pan fermier du cinéma de Györgi Pálfi (et particulièrement Hic [2002]).

Le travail dramaturgique de Natalka Vorozhbyt est directement influencé par les relations belliqueuses contemporaines liant pour le pire l’Ukraine et la Russie. De ce fait, son travail cinématographique ne déroge pas à la vision du monde de sa créatrice ; Slavik et Nina, par les coups qu’ils se donnent, par les baisers qu’ils s’offrent, par les moqueries et humiliations qu’ils s’infligent (de ce point de vue, l’importance donnée au langage, aux idiomes et aux accents s’avère capitale), se trouvent être des allégories des deux nations qu’ils incarnent, à la fois attirées l’une par l’autre et se faisant dans le même temps une guerre physique et morale parfaitement impitoyable. En plaçant son récit en 1994, Vorozhbyt ne fait rien d’autre que de pointer les origines du Mal contemporain. Fable aussi désespérée et attachante que profondément féroce, Demony est une œuvre importante de ce Festival de Locarno 2026, finalement bien plus percutante que les pelletées de réalisme brut qui ont été projetées sur les écrans lors de cette édition (sur l’état de cette partie du monde, le film de la sélection Concorso Internazionale I Rarely Wake Up Dreaming d’Isabelle Stever, tout en académisme réaliste et solennel, restera par exemple lettre morte).

©Visit Films

Autre réclusion : celle subie par le personnage principal de Bruton (Fuori Concorso), réalisé par l’Américain Vincent Grashaw. Bryan Bruton (interprété par l’excellent Theo Rossi) vit de rip et de rap pour faire vivre sa famille et, surtout, pour éviter de s’engager dans un monde dont il se dissocie de façon un peu irresponsable. Un peu de deal, des sociétés créées mais qui coulent les unes après les autres, de petits flirts adultérins sans importance rythment son existence. Jusqu’à ce qu’il prenne la mouche suite à une fausse accusation mettant en péril sa sécurité physique et son couple (une fille de sa petite ville l’accuse de l’avoir mise enceinte), menant à la mort accidentelle d’un homme. Reconnu coupable, il est condamné à dix ans de prison, et dans le même élan à ne plus voir grandir sa fille, Crystal (Alexandria Arnold, puis Kayden Brenna Tokarski une fois que la pré-ado est devenue adulte), la seule création positive de sa vie.

Et le film de Grashaw de montrer la façon qu’a Bruton de survivre dans l’univers carcéral de Floride, entre refus d’affronter la violence en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas (un caïd, en gros), escroqueries en tous genres le menant à vouloir vivre paisiblement dans sa prison tel le nabab de bas étage qu’il était dehors, ceci en devenant une sorte de petit entrepreneur clandestin lui permettant de bien s’entourer, et en devenant l’amant intéressé d’une gardienne de prison célibataire endurcie qui ne réclame que l’amour, Maura (Tammy Blanchard). Ainsi, le premier tiers de Bruton s’avère plutôt drôle, à mille lieues des mises en scène poisseuses en univers carcéral auxquelles le cinéma nous avait habitué. Sans révolutionner le genre, le film de Grashaw parvient à rendre trépidante l’évolution sociale de son personnage dans un microcosme visant au contraire à la mise au rebut du monde. La grande qualité du film se trouve dans l’écriture des personnages, très typés et qui existent avec force. De ce point de vue, la gardienne de prison énamourée de son beau prisonnier, bercée des illusions d’un futur possible avec ce détenu n’en a aucun (quel que soit son évolution au sein du pénitentier, il s’avère qu’il restera enfermé entre ses murailles) reste un personnage pathétique et complexe. Sortant des lieux communs du genre, ce film de prison ressemble donc presque à une comédie.

Un événement crée une bascule ; la comédie laisse alors la place à quelque chose qui ressemblerait plus au commun du genre carcéral (la violence et son injustice anarchisée par sa mise à l’écart des regards : difficile aujourd’hui de ne pas se référer, même discrètement, aux Evadés de Frank Darabont [1994] lorsqu’on arpente ce terrain générique) auquel on associerait une jolie part mélodramatique consistant à remettre sur la table la relation avec la fille, Crystal. Et le film de devenir le périple administratif de Bryan et de sa petite devenue grande pour permettre à ces deux êtres indissociables de se retrouver alors même que, considéré comme un détenu dangereux, Bruton soit baladé de prison en prison sur tout le territoire floridien, souvent placé en quartier de haute sécurité. Là se trouve la véritable qualité de Bruton : Vincent Grashaw, en payant son crédit au genre (la violence du lieu fait partie du récit), fait du genre carcéral autre chose (ici en l’occurrence un petit drame familial plutôt en retenue), injectant ainsi une dose de tendresse inhabituelle dans ce cinéma calibré. Touchant souvent juste, ne condamnant jamais ses personnages, presque toujours dans la mesure de son émotion (presque, disons-nous : une seule et unique scène lacrymale frôle le ridicule), Bruton ne paie pas de mine et s’avère peut-être une réussite pour cette raison même.

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A propos de Michaël Delavaud

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