À sa première apparition, Shana, le personnage éponyme du film de Lila Pinell présenté à la Quinzaine des Cinéastes, provoque d’abord un regard de sidération ironique. Tout, dans son apparence, semble appeler le jugement immédiat : lèvres gonflées, sourcils dessinés avec excès, débit nerveux, poitrine hypersexualisée, langage saturé d’expressions agressives, présence façonnée par les codes d’Instagram et de la visibilité numérique contemporaine. Mais Lila Pinell retourne progressivement ce regard initial. Ce qui semblait relever de la caricature devient peu à peu une forme de détresse sociale et affective. Derrière l’outrance esthétique apparaît un corps transformé en dispositif de protection.
La grande réussite du film réside précisément dans ce déplacement du regard. Le spectateur commence dans une position de distance ironique avant d’être progressivement ramené vers une forme de compassion douloureuse. Pinell montre avec beaucoup de précision les mécanismes sociaux, économiques et affectifs qui fabriquent ces féminités hypercodées : injections, maquillage, sexualisation permanente des images de soi, exposition continue du corps comme unique capital disponible.
Le film suit la vie quotidienne de Shana dans la banlieue parisienne : livraisons de drogue, nuits sans sommeil, dépendances affectives à de petites frappes, économie précaire, circulation permanente d’argent et de messages vocaux. Mais Pinell évite constamment le simple récit sociologique. Shana n’est jamais réduite à un « cas social ». Le personnage évolue au contraire dans un environnement familial relativement étranger à cet univers social et linguistique, ce qui accentue encore son isolement.
Tout va trop vite dans le film. Les dialogues s’interrompent, les relations affectives changent brutalement de direction, les moments d’intimité semblent eux-mêmes contaminés par l’urgence. Le récit avance par impulsions successives, négociations et gestes de survie plus que par véritable progression dramatique continue. Cette fragmentation appartient profondément au film : les personnages eux-mêmes semblent incapables de construire une existence stable.
Il faut souligner la prestation remarquable de Mouna Soualem, qui accepte pleinement la dimension grotesque du personnage pour en faire progressivement apparaître la vulnérabilité. Face à elle, Noémie Lvovsky compose une mère à la fois inquiète, dépassée et impuissante. Le visage de Shana finit d’ailleurs par devenir le véritable sujet du film : une surface socialement fabriquée, traversée de solitude, de peur et d’humiliation.
La photographie de Marine Atlan accompagne précisément cette logique. La caméra reste constamment proche des visages, des peaux maquillées, des écrans de téléphone, des regards épuisés et des corps enfermés dans les voitures, les appartements ou les commerces de nuit. Pinell filme ici la banlieue comme une circulation nerveuse continue de désir, d’argent, de fatigue et d’exposition de soi.
Le film trouve alors sa force dans un mouvement de renversement très progressif. Ce qui pouvait d’abord apparaître comme une satire de la « fille Instagram » devient le portrait beaucoup plus triste d’une jeunesse déjà usée, obligée de transformer son propre corps en armure esthétique pour résister à la précarité affective et sociale. Le film ne cherche jamais à sauver totalement son personnage. Il montre simplement ce que produit un monde où le corps devient le principal outil de protection et de visibilité sociale.
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