(Cannes 2026 – Cannes Première) Volker Schlöndorff – Heimsuchung

Il y a quelque chose d’émouvant dans la manière dont Volker Schlöndorff continue de filmer l’Histoire allemande comme une matière vivante hantée plutôt que comme un récit. À plus de quatre-vingts ans, le réalisateur du Tambour revient avec Heimsuchung, présenté à Cannes Première, adaptation du grand roman de Jenny Erpenbeck. Le film propose une expérience, vieillir au rythme d’une maison qui est le personnage principal de ce film, regarder les êtres et les lieux avec une conscience aiguë de leur disparition prochaine. Le tout avec une rare qualité esthétique et réflexive, peut-être celle des œuvres tardives.

Le point de départ paraît abstrait dans sa simplicité, il commence comme un conte des temps anciens, narrant l’histoire de la petite Klara qui voit son héritage, un bois au bord d’un lac, lui être confisqué. Puis, dans ce bois situé près de Berlin, véritable coin de paradis, une maison en bois est construite qui  traverse tout le XXe siècle allemand. Ses habitants changent : familles juives avant-guerre, dignitaires nazis, citoyens de la RDA, nouveaux propriétaires après la réunification. Les régimes passent, les frontières se déplacent, les idéologies s’effondrent. La maison, elle, demeure. On voit grandir Marija la petite fille de l’écrivaine Marta Gedeck, dernière propriétaire de la maison et narratrice qui tente de reconstituer l’histoire de la famille Engel, dont la déportation se lit entre les lignes de lettres retrouvées.

Le véritable sujet du film n’est ni l’architecture ni la chronologie historique, c’est la survivance des traces, la fugacité des vies, l’impossibilité de conserver un foyer, la pérennité mélancolique du lieu. Les êtres disparaissent, mais quelque chose d’eux reste déposé dans les murs, les objets, les paysages.

Le titre allemand est magnifique parce qu’il contient déjà toute cette ambiguïté. Heimsuchung signifie à la fois la visitation, la hantise, le retour obsédant. La maison devient alors moins un décor qu’un organisme mémoriel où l’histoire allemande continue silencieusement de circuler.

Schlöndorff adopte une mise en scène d’une grande sobriété. Rien ici d’emphatique. Le film procède par fragments, ellipses, glissements temporels. Une époque semble parfois disparaître en quelques plans. Les personnages surgissent puis s’effacent parfois avant même que le récit ne leur accorde pleinement une existence. Ce principe produit peu à peu une émotion très singulière : celle de voir les vies humaines réduites à leur passage éphémère dans le temps long de l’Histoire.

Le lac joue un rôle essentiel dans cette circulation mémorielle. Sa surface calme traverse le film comme une présence presque métaphysique. Tout change autour de lui — les drapeaux, les langues, les propriétaires, les systèmes politiques — mais le paysage demeure indifférent aux catastrophes humaines. Schlöndorff retrouve ici quelque chose du grand cinéma européen de la mémoire : cette idée que les lieux conservent les blessures que les sociétés cherchent à oublier.

Visuellement, Heimsuchung impressionne par sa retenue. La photographie de Andreas Köhler refuse tout pittoresque historique. Chaque époque possède sa texture propre mais sans ostentation muséale. Le film ne reconstitue pas le passé ; il laisse plutôt apparaître les différentes strates temporelles comme des couches de mémoire encore actives à travers les objets, les codes vestimentaires, les aléas des vies familiales.

Ce refus du documentaire historique constitue probablement la plus grande force du film. Là où beaucoup de fresques allemandes contemporaines cherchent encore à monumentaliser le XXe siècle, Schlöndorff travaille au contraire la discrétion des existences ordinaires. Les événements historiques les plus massifs — nazisme, guerre, division de l’Allemagne, chute du Mur — apparaissent indirectement, à travers leurs conséquences domestiques les plus silencieuses : des éléments de vaisselle, une vente forcée, un départ précipité, une pièce abandonnée.

Cette modestie produit de véritables moments de grâce. Une femme ouvre une fenêtre des décennies après qu’une autre l’a fermée ; un enfant court dans un jardin où d’autres enfants ont disparu ; des meubles changent de place tandis que les mêmes gestes semblent se répéter d’époque en époque. Schlöndorff filme admirablement cette répétition mélancolique des existences humaines.

Le film souffre peut-être par moments d’une certaine littéralité dans sa construction symbolique. Quelques transitions temporelles paraissent trop démonstratives et certaines figures secondaires demeurent à l’état d’esquisses. Mais cette fragmentation nourrit la profondeur du projet : aucune vie individuelle ne peut réellement contenir toute l’Histoire.

Ce qui bouleverse finalement dans Heimsuchung, c’est moins le poids du passé que sa persistance discrète. Schlöndorff ne filme pas une Allemagne réconciliée avec sa mémoire. Il filme au contraire un territoire où les époques continuent de coexister secrètement, où les fantômes historiques ne cessent jamais complètement de revenir.

À travers cette maison au bord du lac, le cinéaste retrouve peut-être l’un des grands motifs du cinéma européen d’après-guerre : l’idée que les lieux savent toujours davantage que ceux qui les habitent.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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