Une 1

good evening(s)

Peter Milton Walsh, après avoir été membre éphémère des Go-Betweens en 78, s’est fait connaître avec « The Apartments », un nom de formation choisi en hommage au film de Billy Wilder, « La Garçonnière » (« The Apartment » sans les sous-titres). Ce faux groupe, renouvelé d’album en album au gré d’un parcours très sinueux (un début de carrière partagé entre l’Australie et l’Angleterre, mais vite relocalisé dans le pays d’origine après la banqueroute de Rough Trade, label du premier album), restera avant tout l’œuvre de son leader, auteur, compositeur et seul maître à bord. Tout au long d’une discographie erratique, l’australien se sera construit un monde musical très singulier, épique et introspectif à la fois, une sorte de journal émotionnel, à la croisée du post-punk, du story-telling folk, et d’une pop de chambre hors d’âge. Mais c’est surtout sa voix, véhicule d’une grande sincérité émotionnelle, avec ses éraillements, ses angoisses et sa vulnérabilité, qui, par delà les mélodies, les mots, nous aura durablement attachés à sa production. Parfois cassante et rauque, elle s’inscrit dans la « filiation » des voix autodidactes très habitées, sans joliesse attendue. Son expressivité est toujours mouvante : elle s’anime puis s’adoucit, elle est déliée, saccadée, pleine de suspensions. Pas de triche chez Walsh : il balance ses émotions au tapis. Et l’on entend dans les chansons même éclaircies, la lutte et les remous. Une « pop » (même si l’étiquette est réductrice) en clair-obscur, très spacieuse, dont l’expressionnisme s’est délicatement patiné avec le temps.

Alors que sortent conjointement la réédition « The Evening Visits…and Stays for Years » (1985) (Captured Tracks records) et le dernier album « No song, no spell, no madrigal » (depuis le 13 avril 2015 chez Microcultures), nous revenons sur la précieuse discographie de The Apartments…

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Jeunesse crépusculaire – les tourments du 1ier album

The Evening Visits…and Stays for Years (1985)

Rough Trade/New Rose

réédition Vinyle/CD chez Captured Tracks records en 2015

Avec « The Evening visits… », Walsh signait une première œuvre maîtresse, pleine de refrains entêtants, fréquemment inquiétants, comme si la jangle pop un peu refroidie, s’aventurait en eaux troubles et prenait le chemin d’un rockabilly hanté. Il y avait dans ce disque des cassures et des atmosphères qui s’éloignaient de la candeur pop, à l’image de la photographie sur la pochette – un crépuscule, une aube incertaine – emblématique du climat général. « The Evening Visits… » « …and Stays for Years », son titre énigmatique scindé en deux, réparti sur le recto et le verso de la pochette, posait l’horizon menaçant du disque. L’album comportait des sommets de lyrisme : l’impressionnant All the Birthdays, une longue complainte obsessionnelle gagnée par la tristesse et la folie ; le lancinant Speechless with Tuesday, une sorte de flagellation pathétique ; le finale au titre manifeste, Black road shines : un road-movie countrysant sous un paysage claqué par la pluie. Chaque titre, sans qu’on en possède le sens précis, charriait une évocation visuelle. Mais ce grand huit émotionnel fonctionnait aussi par la grâce de quelques titres apaisés et mélodieux : l’ouverture de l’album – imparable – avec Sunset Hotel et Mr Somewhere, deux classiques inoxydables aux accents baroques, ponctués d’onomatopées aériennes, chantonnées durant les refrains. On pourrait également citer le presque guilleret Great Fool, avec une trompette et une basse qui n’auraient pas juré sur un album des Pale Fountains. « The Evening visits… » a parfois été critiqué pour la production de Victor Van Vugt (Peter Walsh était insatisfait du résultat même s’il s’en attribuait la faute, n’étant pas parvenu à réaliser ses ambitions démesurées). Pourtant, c’est bien cette rencontre singulière, entre les compositions de Walsh, sa voix affectée, et le son spacieux qui les enveloppe, qui confère à ce premier disque son sortilège inusable.

A noter : la réédition récente de l’album sur le label américain Captured Tracks, comprend un deuxième disque qui en regroupe les démos, et surtout, documente le parcours antérieur de Walsh avec The Apartments. Ce sont deux précieuses étapes discographiques, des 45 tours devenus introuvables et jamais édités en CD : le premier EP 3 titres du groupe dans sa formation rock initiale, « Return of The Hypnotist » (1979), autoproduit en Australie ; puis le single « All You Wanted », avec le morceau Fever Elsewhere en face B, qui sortira en 1984 sur le label anglais Rough Trade. Écriture et musique y sont déjà assez accomplies mais l’évolution est sensible entre les deux. Le premier s’inscrit dans une veine post-punk carillonnante, proche des Buzzcocks, ou de Cure dans ses moments les plus sautillants. Le second remise un peu de l’urgence initiale : la voix est plus posée, les rythmes moins serrés, et les arrangements s’ouvrent un peu. Les claviers et la production très eighties font un peu écho aux premiers disques des Go-Betweens en particulier sur la face B, Fever Elsewhere. Les Apartments avaient déjà commencé la mue qui les mènerait à « The Evening visits… ».

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villégiature enchantée – la dérive solaire du 2ième album

Drift (1992)

Torn & Frayed / New Rose Records

réédition remastérisée éditée par Talitres en 2010

Sorti après un hiatus de 7 ans, « Drift » est le résultat d’une formation entièrement refondue. L’alchimie de cette nouvelle mouture des Apartments, tangible à l’écoute de l’album, est en partie redevable au guitariste Greg Atkinson, qui poussa Peter Walsh malgré ses doutes, à enregistrer un second disque. C’est un peu l’album de la renaissance pour Walsh et The Apartments, son auteur ayant, comme en atteste le titre de l’album, longuement dérivé dans l’interlude. En conséquence, « Drift » gagne en rondeur : sa pop est moins heurtée et les chimères de son leader, obsessionnelles, n’agissent plus que dans l’arrière-fond. C’est la première métamorphose du groupe qui s’inscrit d’entrée de jeu dans la production 90’s. Le morceau d’ouverture, The Goodby Train, est un classique instantané qui prolonge en même temps les emportements saturés de l’album antérieur. Dès la deuxième piste, l’orientation pop s’affirme avec le sautillant Every Corner. C’est un versant lumineux des Apartments qui est mis en valeur par « Drift », mais le ravalement n’est qu’apparent, car la musique et les mots (les maux ?) restent très anguleux. Le grondement de Walsh affleure encore, même si la section rythmique, très alerte, transcende son malaise en euphorie.

En termes de jeu et d’arrangement, « Drift » semble surpasser « The Evening visits… » de par l’épanouissement de ses lignes musicales. On y sent peut-être davantage un son de groupe, plus d’abandon et de plaisir chez Walsh. Mais les deux albums, tout en se prolongeant, sont des œuvres singulières qui traduisent des moments et des atmosphères très distinctes, comme deux photographies mentales qui auraient été réalisées quasiment aux antipodes. On ne peut donc les comparer en termes de valeurs artistiques strictes, ni inversement dévaluer le deuxième opus pour un repositionnement musical, que l’on sent un peu plus fédérateur. Ce sera la constante d’une discographie évolutive : des disques souvent espacés avec le développement de nouvelles couleurs déjà présentes dans les anciens ; une identité continue faite de reprises, mais aussi de changements très notables. Dans le débat pour sacrer « le » chef-d’œuvre du groupe (une discussion qui partage parfois les amateurs), on préfère ne pas trancher entre les deux œuvres, irréductibles l’une à l’autre, sinon dans le lyrisme de cette voix et la qualité constante du songwriting. Un second magnum opus donc, réalisé dans une production encore modeste, qui se clôt sur un titre très électrique : What’s left of your nerve ?

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plénitude de la mi-temps – le 3ieme album

A Life full of Farewells / Une Vie plein d’Adieux (1995)

Hot Records/WMD

Beaucoup des nouveaux venus, biberonnés au rock indé des 90’s, auront découvert The Apartments avec « A Life full of Farewells » en 1995 (qui fût aussi édité avec un titre traduit, « Une Vie plein d’Adieux », une révérence de Peter Walsh à son public français). Ce troisième album est un opus feutré à la production claire et détachée. Avec ses ballades mélancoliques et ses tempos moyens, Walsh navigue à contre courant d’une époque encore dominée par une pop bruyante, rythmée et saturée (ce sont les années charnières du Grunge, de la Shoegaze, et plus largement du rock alternatif, qui déclinent mais restent influents). En ce sens, tout en perpétuant des arrangements très inventifs, Walsh évolue vers un écriture musicale plus acoustique, et des arrangements de facture classique. C’est une véritable pop de chambre avec des cordes, plus d’espace, de respirations, qui est proche par sa sobriété, des grands singers/songwritters anglo-américains. Le lyrisme est plus contenu qu’auparavant même s’il reparaît régulièrement ; les émotions sont tapissées, alternées, nuancées. Encore une fois, la pochette, un portrait féminin au dessin évanescent, fixera la couleur musicale du contenu : des tonalités de gris colorés, qui pourraient paraître trop égales si l’on n’investissait pas en profondeur les arrangements, toujours plus versatiles et diversifiés qu’ils ne paraissent.

Après le parcours chahuté des deux premiers disques, « A Life full of Farewells«  sonne comme un album de maturité, apaisé en surface, voix et écriture musicale. Il n’empêche : les émotions se comptent en nombre ; un somptueux classique à mi-chemin, Thanking for making me beg, qui est une sorte de chant d’adieu orné de pizzicati ; End of some tears, mélange musical très audacieux avec une ouverture jazz-funk (qui semble empruntée au « Shaft » de Isaac Eyes) sur un écrin classique, ponctué par les dissonances de l’ accompagnement rock. She sings to forget you, le titre le plus dépouillé de l’album, voix et piano seuls, est une plage d’accalmie qui anticipe l’orientation des deux prochains albums (« Fête Foraine » et « Apart« ). Vient enfin, All The time in the world, une coda étirée qui se développe sur le brillant d’une guitare rythmique, dans un jeu d’arrêts et de relances, et gagne en épaisseur pour un atteindre le crescendo final, où la voix de Walsh et la trompette se chevauchent, démultipliées en overdub. Pour ses arrangements et sa production équilibrée, « A Life full of Farewells » est certainement le disque le plus ambitieux et abouti de The Apartments, mais sa subtilité le rend un peu moins immédiat que les précédents. Un très beau troisième album long en bouche, toujours plein de halos et de réverbérations délicates, qui se déguste en prenant du temps : tout le temps du monde

à suivre

A propos de Robert Loiseux

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