Allez hop, ras-le-bol, basta : Anders en a marre. Marre de sa vie pépère en banlieue cossue, marre de son train-train sans horizon au-delà des factures, des réceptions chez des amis qui n’en sont pas, des sourires convenus et d’un amour élimé.

Retraite anticipée et yallah, Anders va refaire sa vie : tout envoyer valdinguer et recommencer à zéro, plus justement, plus libre. Pas pour faire sa révolution hippie, non, plutôt juste pour retirer cette boule d’angoisse et de vanité qui emprisonne chaque jour que Dieu fait.

Du moins est-ce ainsi que se rêve le monde préfictionnel, lorsque démarre Une étonnante retraite, de l’américain Ted Thompson, tout jeune auteur dont voici le premier opus.

Un monde sur lequel on ne cessera de revenir, étayant chronologiquement et sentimentalement les raisons du désastre. Du double désastre, même : celui d’un mariage, d’une vie qui de la liberté nostalgique de l’université prend brutalement, sans le voir, le rail du conformisme. Et celui de cette révolution présente tant attendue qui n’arrive jamais : divorce non finalisé, Helene qui se remet en couple avec Donny, l’ex coloc et amour de jeunesse, les traites de la maison qui n’en finissent plus, l’argent qui vient à manquer et le fils qui part en déroute. Que faire ?

Raconter la déchéance du mâle occidental moderne, perdus entre son désir profond d’exister et la lourdeur d’un système doucement carcéral du familial et du capitalisme-qui-détruit-le-moi, tout un pan de la littérature US, en particulier celle dite de campus, s’y acharne depuis plus d’un siècle.

Que l’on songe à Philip Roth en tête, parangon de l’atermoiement et auto-apitoiement, mais aussi Richard Ford et son alter-ego fictionnel Franck Bascombe, ou encore les grands Cheever et Updike, que la quatrième de couverture cite comme références d’écrivains aiguisés de la médiocrité. C’est dire si on est ici en terrain connu, trop peut-être.

Critiquer un tel ouvrage relève de l’équilibrisme : il y a bien sûr quelques beaux éclats (des images, surtout, une nuit d’ivresse près de la gare, la belle conclusion mélancolique), et, merci le Creative Writing, l’ensemble ne cesse jamais d’être agréable et cohérent, jusqu’à l’étalage de sa propre fluidité.

Mais dans cette sorte de La Fenêtre panoramique (le chef d’œuvre absolu de Richard Yates) sans cruauté ni véritable drame, tout semble affreusement convenu, presque systématique et distant. Bref, finalement pas si malheureux d’être petit bourgeois.

Planant en ligne quasi droite, subissant tout autant la vie que son lymphatique héros, le récit s’y déroule en père peinard, agrémentant deci-delà son évolution d’un détail cocasse (la tortue, les séquences avinées) ou d’un ratage facile (le malaise des cérémonies amicales trop polies qui explosent). Ni totalement drôle, ni vraiment désespéré : difficile alors de lui faire passer le test du souvenir sans admettre que de tout cela, il ne reste pas grand-chose.

Tapi derrière cette sensation très désagréable de déjà-lu, il y avait toutefois cette belle idée, qui nous fait quitter Anders en plein milieu du roman pour une embardée vers Helene, qui en reprend la narration pour quelques chapitres. Ce « truc » de littérature (qui se déploiera plus tard d’une autre manière encore, vers le fils et l’avenir) est finalement le cœur du livre : car ce n’est pas tant le parcours d’Helene qui importe, tout aussi convenu que celui d’Anders, mais ce hiatus progressif et exponentiel qui se crée, au fil des confessions, entre leurs perceptions du monde et du couple.

C’est la belle idée noire du livre, que l’auteur effleure tout en cherchant par peur sans doute à l’éviter : inclure le véritable récit dans ce qui ne se dit pas, même dans le récit.

Car si le couple est une solitude partagée, alors chacun des pôles en est une île absolue, que la tectonique des sentiments rend progressivement égoïstement ignorant aux désirs et tristesses de l’autre. Fallait-il éviter le massacre en partageant nos tristesses ? Aurait-on su se réinventer chacun si nous partagions nos faiblesses ?

Dans cette insensibilisation à l’autre, dans ces mots qui n’arrivent pas à être dits et qui nous séparent de l’amour et du réel, se traçait un joli roman mélancolique, en sourdine et entre les mots, qui aurait pu s’élever formellement au-delà du purement narratif.

Sortie le 1er Octobre 2015.

Éditions Gallimard, Collection « Du monde entier », 336 pages, 22 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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