Nate Parker – « The Birth of a nation »

Avec son premier long-métrage en tant que réalisateur, le comédien de 37 ans Nate Parker tente de raviver une vérité humaine et politique de la construction des Etats-Unis. C’est ce que suggère ironiquement le titre en paraphrasant le film de Griffith, pour offrir à son tour sa vision de l’Histoire, d’une Histoire qui enfin, ne serait plus écrite par des blancs. A travers le destin tragique Nat Turner jeune prêcheur noir et esclave qui en 1831 dans le comté de Southampton en Virginie prit la tête d’une révolte sanglante, Parker s’attaque après Django et Twelve years a slave à cette sombre période.
Mais comment représenter l’innommable, et où placer son point de vue de créateur pour ne pas sombrer dans l’illustration ? C’est bien là que le bas blesse dans la reconstitution historique de Birth of a Nation sacrifiant à l’imagerie au détriment la réflexion. Car, le film dévale malheureusement la pente du pathos sans jamais prendre le temps de se retourner ni même se poser. Les séquences s’enchaînent à une vitesse affolante. Nate coupe son flot d’images à la hache, et monte le tout sur le rythme efficace d’un Die Hard aboutissant à un film historique grand spectacle délesté d’une certaine forme de vérité.

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Copyright 2016 Twentieth Century Fox

Certes, on ne s’ennuie pas, mais où se situe la pensée ? Non seulement The Birth of a nation ne prend pas le temps de se déployer, le propos est partout et nulle part à la fois – mais il est moralement très discutable à plusieurs égards.

Encore enfant, Nat passe son temps à jouer avec le fils de ses maîtres. Dès les premières minutes, Nate met en scène le jeune Nat, courant rejoindre son petit compagnon blond et joufflu pour jouer à cache-cache. La caméra, aérienne, flotte derrière lui, se pavane, accompagne avec grâce sa course à travers le baraquement des siens et passe à travers un faible panache de fumée blanche. La séquence arrête son mouvement par la vision des deux amis se taquinant sous un chêne centenaire recouvert de mousse espagnol, trônant majestueusement au milieu du jardin (d’Eden ?…) de l’imposante maison blanche des propriétaires. A cet instant même le film pénètre dans l’obscurité et se dresse comme un mur. La réalisation de Nate, exsangue, peine à guider notre regard, à aviver notre rapport au monde et à la réalité historique. Elle joue avec nos plus bas instincts de spectateur consommateur.

The Birth of a nation soulève alors la question « Comment penser et filmer l’Histoire ? ».

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Copyright 2016 Twentieth Century Fox

Parker filme des hommes, réduits à l’état d’objet, en proie à l’asservissement le plus total, comme on filmerait la nature dans un reportage de National Geographic. Le film glisse sur les scènes, et par la même occasion sur les personnages, sur leurs réelles conditions de vie et de travail, à coup de travellings lents et millimétrés. Même le champ de coton, lieu symbolique cristallisant l’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc, nous est rendu agréable, filmé à plusieurs reprises depuis le ciel, le soleil à l’horizon éclairant avec une lumière crépusculaire et ouatée l’ensemble du paysage. Le lieu d’esclavage et de torture, devient un horizon radieux.

En nous proposant un film grand public privé de regard, Parker procède de la même maladresse inconsciemment néfaste que la femme empêchant le jeune Nat de se diriger vers des livres de « blancs » dont dit-elle « il ne pourrait saisir le sens », entendons sûrement de la littérature, de la philosophie, de la poésie, du droit, lui préférant la Bible, dont les écrits l’aideront plus tard à se réconcilier avec l’existence en refusant radicalement de voir le monde tel qu’il va et d’entretenir par là même les exactions les plus atroces. Parker ne se rend pas compte que son cinéma, nourri au clip, à la publicité et autres vidéos institutionnelles, opère tout l’inverse de ce qu’il croit dénoncer.

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Copyright 2016 Twentieth Century Fox

Pour preuve, à l’issue de la projection, une femme lève la main et s’adresse à Abd Al Malik, la voix française du héros, venu défendre le film : « je vous remercie pour ce très beau film, qui montre des moments de bonheur menacés par des injustices… ». « Des moments de bonheur » ? Comment ne pas s’inquiéter d’une telle réaction quand un film contribue clairement à brouiller l’image que l’on se fait de certains évènements historiques et à voiler notre rapport au réel ?

Nat adulte, profondément aliéné par la foi et les versets qu’il récite en boucle, devient un orateur et un prêcheur charismatique auprès de la communauté noire dans laquelle il vit. Tel un puissant opiacé, sa parole apaise les consciences et cicatrisent les plaies. « Serviteurs, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres, non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais aussi à ceux qui sont d’un caractère difficile. » déclame-t-il avec ferveur. Mais après être allé jusqu’à baptisé un homme blanc, Nat est sévèrement puni par Samuel Turner, son maître et ami enfance, qui jusque-là agissait envers lui avec une bienveillance toute relative. Un court travelling latéral nous présente alors Nat attaché à un poteau. Il est fouetté jusqu’au sang et laissé sur place. Nous revient alors en mémoire cette désormais célèbre scène de Kapo, film sur les camps de concentration réalisé par Pontecorvo en 1960, où le personnage de Riva se jette sur les barbelés du camp pour se suicider. Elle finit les bras en l’air suspendus aux fils dans une position étrangement proche de celle de Nat sur son poteau. Et un travelling vient la cadrer en contre-plongée. Est-ce réellement digne de penser à mettre en scène d’une telle manière un esclave noir injustement battu ? La « morale est-elle affaire de traveling » comme l’avait écrit Luc Moullet ? La question mérite d’être débattue.

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Copyright 2016 Twentieth Century Fox

La morale et le cinéma, Nate n’en a cure. La morale et la Bible (la religion d’une manière générale) l’intéressent davantage et le film prend alors de l’ampleur en forte résonance avec notre époque. Samuel Turner a repris les rênes de la plantation familiale. Mais les affaires ne sont pas florissantes. Afin de garder le train de vie mondain d’autrefois Samuel accepte, pour quelques dollars, une offre qui lui réclame d’utiliser les talents de Nat pour« raisonner » certains esclaves indisciplinés du comté. Samuel et Nat découvrent alors le traitement inhumains dont sont victimes certains noirs des environs et les actes de torture qu’ils subissent.

Choqué et marqué par ce qu’il a vu, et après avoir subi injustement le fouet de son ami d’enfance, Nat décide de constituer un groupe pour mener une révolte sanglante et vengeresse envers ceux qui les oppriment. La morale est ici affaire de lecture. Le film montre bien que le texte biblique est prescripteur de tout et son contraire. Et souligne les effets pervers de certaines lectures fondamentalistes. D’une interprétation qui lui permettait de justifier la soumission et d’éviter tout soulèvement de la part des noirs, Nat en trouve une autre justifiant la rébellion et la vengeance sanglante qu’il compte opérer, laissant la décision morale aux exigences de la passion.

La révolte aura lieu, se terminera par un massacre et un durcissement des conditions de travail et de vie des noirs. Des innocents seront mêmes exécutés en exemple. Nat sera pendu et dépecé. Le propos reste somme toute trop flou et ambigu pour ne pas laisser un sentiment de perplexité et d’inconfort. Le devoir de mémoire ne peut légitimer une telle relecture esthétique des iniquités. The Birth of a nation est le geste sincère d’un jeune cinéaste, très justement en colère, voulant bien faire en réalisant ce film formaté donnant ainsi une chance à à son propos, d’être diffusé par un système de distribution ne privilégiant qu’une seule forme de cinéma. Si l’intention militante est honorable – voire toujours indispensable – le résultat est plus que discutable. The Birth of a nation restera au moins un beau reliquaire à ranger aux côtés d’autres objets scolaires et hagiographiques, se gardant bien de toute profanation iconoclaste.

A propos de Samy El Hourch

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