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Paul Newman – "De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites"


L’œuvre de metteur en scène de Paul Newman est quelque peu passée à la trappe avec cinq films assez méconnus en France, souvent consacrés au théâtre et à son âme sœur Joanne Woodward. De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites est l’adaptation d’une pièce de Paul Zindel qui remporta le prix Pulitzer en 1971. Comme dans beaucoup de dramaturgies américaines, c’est une œuvre qui cherche à faire voler en éclat les icônes d’un modèle extrêmement normé, en se focalisant sur l’échec social et la frustration individuelle. Veuve mais surtout abandonnée par les hommes médiocres qu’elle a choisi, Béatrice Hundsorfer nourrit brutalement ses névroses en présence de ses deux filles, au sein d’un foyer très étouffant, qui survit surtout via des sous-locations à des personnes âgées.

Portrait type de la jeune fille populaire au lycée mais devenue proche de l’épave arrivée la quarantaine, elle passe son temps à s’imaginer des projets d’entreprises irréalistes et un destin repris en main qui souligne le caractère très caduque du self-made U.S. Ruth, sa fille ainée, épileptique, est terrorisée à l’idée de reproduire le modèle de sa mère, et en incarne la dimension la plus maladive. La cadette, Matilda, développe une prédisposition au génie scientifique dans une bulle un peu autiste que sa mère est incapable de voir clairement, obnubilée qu’elle est par sa propre rédemption. Il est aisé de voir dans ce triangle féminin la projection continue d’une méditation sur le changement et sur le libre-arbitre, d’autant plus si on le complète par la présence dans la maison de la vieille femme muette, qui fait flotter une certaine perspective de la mort. Le long titre très mystérieux est explicité par l’expérience que mène Matilda tout le long du film en vu d’un prix scientifique, tournant autour de la mutation. Zindel et Newman offrent de cette relation un final en demi-teinte, avec une touche d’espoir quand même: au-delà des rôles types stéréotypés auxquels on désire se conformer il y a toujours la possibilité de voir une vie humaine améliorée, même si ce n’est qu’à travers un rêve d’enfant.


Joanne Woodward est une véritable prédatrice actor’s studio, mais pourtant son jeu est vraiment un atout au personnage théâtrale et programmatique qu’est devenu Béatrice, elle-même plus ou moins consciente de la tragédie de son comportement. Au-delà de ce numéro parfaitement réglé, des scènes d’errance singulières et de mise à nue frontales de son système rendent le personnage vraiment touchant. C’est dans cette optique que s’inscrit par ailleurs l’une des meilleures scènes du film : avec la prestation scolaire de Ruth imitant sa mère, telle une Bette Davis adolescente, Newman offre une mise en abyme à la fois drôle et glauque où la théâtralité fait définitivement partie de la vie elle-même… et encore plus de l’espace cinématographique ici occupé. Car jamais De l’influence… ne ressemble à du simple théâtre filmé, et se révèle tout sauf un caprice de star qui se verrait offrir un exercice de luxe centré sur le jeu de comédien.
Si Newman flirt parfois avec Bergman en sondant la fêlure interne des personnages et en déconstruisant leur danse relationnelle, le style du film se rapprocherait plutôt de la douceur et du calme d’un Jack Clayton ou d’un Robert Mulligan. Une étrangeté discrète dans les cadres et la photographie qui sont à l’image des questionnements métaphysiques de la petite Matilda : une angoisse et une poésie salvatrice dans l’obsession du concret et du social qu’incarne Béatrice. De l’influence… laisse ainsi entendre cette petite musique unique qui est souvent le propre des films d’acteurs réussis. Ces derniers sont souvent amenés à se créer un univers à eux, avec une certaine fraicheur et spontanéité : un défi souvent après avoir côtoyé nombre de cinéastes parfois de très grande qualité, et qui les auront influencés par petites touches. Le cinéaste-acteur est l’un des rares au fond à investir pleinement les deux côtés de la caméra, et cette double connaissance est une plus-value certaine. Il y a souvent une grande sérénité et une grande singularité dans ces films, une propension aussi à éviter les pièges démiurgiques et systématiques dans la mise en scène. Newman cherche d’ailleurs à lier le cinéma au projet collectif de la troupe théâtrale, et l’annonce dés son générique. C’est peut-être l’une des grandes leçons en filigrane de De l’influence… et de son sujet : rappeler qu’il faut toujours, même en art, accepter de laisser se développer ce qui est autre pour pouvoir exister pleinement par soi-même.

A propos de Guillaume BRYON

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