Les sorties 2016 ont fait la part belle au mode mineur, aux petits riens qui peuplent nos vies, quand ce n’est le chagrin et l’affliction qui se résorbent dans des intrigues ténues, auxquelles ils donnent l’étoffe délicate des films subtils et discrets. On pense à Brooklyn Village d’Ira Sachs. Version poétique et feutrée, quoique fantaisiste et un brin sucrée, on pense forcément aussi à Paterson, de Jim Jarmusch. Et puis il y a eu, en cette toute fin d’année, dans les décombres de 2016, le fabuleux Manchester by the sea de Kenneth Lonergan.

Manchester by the sea est un film dont on peut dire qu’il nous marque des jours durant, par à-coups, par les réminiscences de sa lumière neigeuse et grise, sublimée par une photographie rugueuse et des paysages marins. Des extérieurs qui n’ont d’autre fonction que de tirer vers l’horizon la fable tragique et intimiste qui s’est nouée dans une ville côtière battue par les flots.

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Le taciturne Lee Chandler (Casey Affleck) homme de main d’un bloc d’immeubles à Boston, s’applique à déblayer la neige, sortir les poubelles, fixer les lampes et déboucher les W.-C. Ces scènes répétitives insistent sur l’obstination du quotidien à rendre nos vies prosaïques. Tancé par des habitants mécontents et un patron peu amène, rudoyé par une vie d’employé mal loti, Lee, imperturbable, agit consciencieusement. Son expression distante, ses traits qu’un malheur ancien a voilés d’une imperturbable gravité, sont attachés à une autre ville, qui l’a vu grandir et vivre entouré de sa famille, Manchester by the sea.

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Alors qu’il doit se rendre au chevet de son frère Joe (Kyle Chandler), décédé d’une insuffisance cardiaque à l’hôpital de Manchester, Lee renoue avec son passé. L’action, toute résorbée dans les banalités et les formalités ou éclatant dans le fracas des bagarres de bar, dessine ses lignes de fuite vers un passé assourdissant. Elle prend de l’ampleur, émergeant par flashes-back, à la faveur du souvenir de l’irréparable et du déploiement des paysages côtiers du Massachusetts. Le rude hiver qui voit le retour de Lee est un traquenard : l’enterrement ne peut avoir lieu dans l’immédiat, car la terre est trop gelée, et cette glace qui n’en finit pas de résister, c’est aussi celle qui a renfrogné le corps de Lee. Motif insistant, mais sans lourdeur, l’hiver des morts et des vies consumées symbolise la perte irrémédiable. Lonergan joue sur le rythme : il dilate la temporalité du souvenir, l’incruste dans les séquences du présent, montrant ainsi ce qui absorbe tant Lee dans ses pensées. Les entretiens avec le médecin ou avec le notaire déploient le passé dans l’actuel, le contaminent et le détachent paradoxalement du réel.

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Ces vies, ce sont nos vies, vues sans pathos ni lourdeur, adossées à la seule acceptation qui vaille : qu’il faut vivre, parce qu’il n’y a que cela. Les Chandler se sont éparpillés pour des raisons que l’on finit par comprendre. L’ex-femme de Joe, mère indigne, alcoolique et désabusée, tente de conjurer ses démons dans la bigoterie, avec son nouveau mari confit de dévotion. Randi (Michelle Williams), l’ex-femme de Lee, le corps vibrant d’émotion, a refait sa vie à Manchester. Les apparitions féminines, aussi fulgurantes que dévastatrices, loin de la blondeur incandescente qu’on leur connaît, incarnent le choix fragile d’une rédemption sans leurre : la maternité pour l’une, la religion pour l’autre. Quant à Lee, il vient à Manchester pour ne faire que ce qu’il a à faire : accomplir les dernières volontés du défunt et régler les formalités funéraires. Précisément, c’est là où réside une partie de l’intérêt du film :  chaque acte est porteur de signification et de conséquences, indiquant ce qu’il en est, pour chacun, de sa responsabilité tant face au passé que face au présent.

En contrepoint au drame adulte, le jeune Patrick (Luca Hedges), orphelin par son père et délaissé par sa mère, n’a de cesse de vouloir persuader son oncle de rester à Manchester.  Lee doit en assumer la garde par disposition testamentaire – mais sera-ce possible, compte-tenu du poids du passé ? Lycéen bien plus occupé à rester à Manchester pour voir ses deux copines, jouer au hockey et s’occuper du bateau, Patrick porte la part de buddy-movie, qui donne parfois à Manchester by the sea des allures de comédie. La figure de l’adolescent aux allures insouciantes se craquèle cependant, révélant ses failles mais, surtout, sa profonde conscience des enjeux de sa vie.

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Manchester by the sea n’est pas à proprement-parler un mélo : tout en nuances et en finesse, Kenneth Lonergan joue de différents registres et révèle ce qu’il y a de profondément humain dans de simples faits qui n’ont pas de valeur strictement anecdotique ou décorative. Le fait d’emmener son neveu répéter avec ses copains, de l’accompagner au hockey sur glace ou de lui servir d’alibi avec ses petites amies n’est pas seulement un prétexte à la comédie. Dans les remarques acerbes qui fusent, les mésententes et les chagrins endeuillés, se nichent toutes nos appréhensions émotionnelles,  qui ne cèdent pas aux facilités des conventions.

Kenneth Lonergan nous livre un film du silence et de la pudeur, il travaille le motif de la perte en renonçant aux grands effets et aux grands bouleversements pathétiques ; il creuse le sillon du deuil en sourdine, en mêlant aux séquences du présent celles du passé, en alternant les plans intimistes et les vues de paysages. C’est entre les non-dits et les coups de castagne, entre les scènes domestiques et les paysages ouverts, entre l’humour et le drame qu’il trame sa petite mélodie quotidienne.

 

 

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