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Non, Le mystère Jérôme Bosch ne relate pas une nouvelle enquête du détective imaginé par le romancier états-unien, Michael Connelly. A n’en pas douter, Hieronymus Bosch – Harry pour les lecteurs les plus intimes -, policier tourmenté par d’intérieurs démons, hérite de l’univers dépeint par l’artiste néerlandais, preuve parmi d’autres de l’influence de son œuvre intemporelle à travers les siècles. Aucun crime ne justifie l’investigation dans laquelle se lance José Luis López-Linares ; ni cadavre ni vol ne motive le réalisateur stimulé par sa seule curiosité et par la fascination qu’exerce l’un des tableaux du maître, Le jardin des délices, sur le monde et la culture actuels. Même si Hieronymus Bosch reste une énigme pour les historiens d’art, peu de documents sur l’homme et l’artiste étant parvenus jusqu’à nous, le titre français induit en erreur : seule cette oeuvre précise, sa confection, son parcours et ses  implications restent le centre du métrage.

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En plus de faire la direction de la photographie sur de nombreux films de Carlos Saura, José Luis López-Linares occupe les postes de chef opérateur et assistant réalisateur, mais aussi ceux de producteur de documentaires et de scénariste. Avec Le mystère Jérôme Bosch, il signe un foisonnant et passionnant documentaire sur cet étrange triptyque qui continue d’interroger la place et le rôle de l’art dans l’histoire du monde. Pour en donner d’autres visions, mettre en évidence son importance, le documentariste donne la parole à de nombreux experts ou artistes issus de différents pays. Devant le tableau, chacun y va de son ressenti, de son analyse, le réalisateur multipliant les points de vue et les interprétations. « Je souhaitais faire un film qui soit le plus international possible autour d’un tableau qui, à l’échelle mondiale, est iconique », explique le documentariste. Le mystère Jérôme Bosch devient alors un film sur le langage universel de l’art, ces témoignages de différents pays qui se répondent dans plusieurs langues finissant ainsi par tisser une mosaïque aux diverses tonalités.

Des prestigieux visiteurs invités à venir voir le tableau aux simples spectateurs visitant le musée, José Luis López-Linares en tire un film sur la perception d’une oeuvre et le regard qu’on peut lui porter. « L’idée était d’instaurer une conversation entre des personnes qui avaient réfléchi et travaillé sur le tableau », explique José Luis López-Linares. « Je ne cherchais pas vraiment à comprendre tous les aspects techniques, ni les théories visant à élucider le style de Jérôme Bosch. Je voulais réunir des individus qui posent des questions perspicaces et spirituelles et qui m’aideraient, ainsi que les spectateurs, à mieux appréhender le tableau plus qu’à l’expliquer. D’une certaine manière, j’ai fait appel à des visiteurs du musée du Prado, mais des visiteurs un peu « spéciaux ». »

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Philosophes et écrivains, chefs d’orchestre et musiciens, mais aussi historiens et conservateurs de musées répondent à l’appel de José Luis López-Linares qui laisse complètement de côté le monde du cinéma. Cependant, Jérôme Bosch,  tant le personnage que son œuvre, est aussi présent dans les films de Pier Paolo Pasolini, de Michael Winner et Dario Argento pour n’en citer que quelques-uns. Une sélection qui peut laisser perplexe pour un documentaire qui est aussi une mise en abîme, un film qui offre un point de vue sur une œuvre d’art pictural qui, elle-même, représente une vision du monde. Ce choix laisse entrevoir une volonté, peut-être inconsciente, de creuser un écart entre les arts nobles et populaires, l’aspect élitiste du documentaire étant difficilement niable.

L’exigeance que manifeste José Luis López-Linares ne s’élève pourtant jamais comme un obstacle. Son but est bien d’apporter un éclairage différent et plus exhaustif de l’œuvre de Jérôme Bosch tout en s’éloignant de toute véléité avant-gardiste et obscure. Sous la démarche pédagogique de faire un film à la fois riche et abordable, José Luis López-Linares, s’il ne convie aucun cinéaste, n’en oublie pas pour autant de faire du cinéma.

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Un tel sujet se voit souvent menacé par un certain académisme, par une réalisation peu ingénieuse qui enchaîne les entretiens les uns après les autres. José Luis López-Linares arrive à se tirer de ce mauvais pas en insufflant à son documentaire un rythme alerte soutenu par une utilisation volontairement anachronique de la musique. « Grâce à la musique, il est aisé pour un réalisateur d’orienter les émotions du spectateur, d’élargir son champ de perceptions visuelles », explique le documentariste. « Le sens de l’objet n’est pas modifié mais il prend une autre couleur. Le public le perçoit (ou du moins, on lui donne l’opportunité de le percevoir) comme une nouvelle entité dans laquelle la musique prend toute sa place. C’est pourquoi elle est aussi fondamentale pour moi qu’un scénario. Dès le début du film, j’ai travaillé avec Universal Music Espagne qui m’a offert de puiser dans son généreux catalogue. J’ai demandé Jacques Brel et il y figurait, de même que Lana del Rey, Arvo Pärt, Bach et Elvis Costello. La bande originale, éditée par leurs soins, est d’ailleurs disponible. Trouver la bonne musique pour un film est toujours une étape difficile pour moi. Dans ce cas précis, je ne voulais pas d’une musique d’époque. J’ai essayé de concevoir une bande originale aussi variée et moderne que le tableau. » À ce parti pris osé, de mélanger les genres musicaux et les époques, José Luis López-Linares propose un découpage enlevé et serré qui multiplie les gros plans, alterne vues sur des détails du tableau avec des images d’archives d’événements plus ou moins récents qui y font écho.

Ainsi, Le mystère Jérôme Bosch met en évidence les différentes étapes de la création du tableau, révèle images et sens cachés, mais aussi la modernité de son esthétique et de son regard sur l’humanité, ses mœurs et ses peurs. Par le rapport qu’entretenait Jérôme Bosch avec la religion, et qui se ressent dans son œuvre, José Luis López-Linares concède au Jardin des délices et à ses visions oniriques tantôt paradisiaques tantôt infernales des vertus quasi-prophétiques. Par là, le cinéaste évoque également la place de la religion dans la société, son influence et le regard porté sur les événements via son prisme.

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Voilà bien par le montage, celui des images et des idées, la magie du cinéma, celle d’établir des liens entre les individus et les événements qui façonnent l’Histoire et les peuples. Le mystère Jérôme Bosch, entre documentaire historique et réflexion philosophique voire existentielle, célèbre le prestige de l’art et perpétue néanmoins tout le mystère qui entoure Le jardin des délices et son auteur.

Le mystère Jérôme Bosch

(Espagne/France – 2016 – 84min)

Titre original : El Bosco, El Jardín De Los Sueños

Réalisation et direction de la photographie : José Luis López-Linares

Idée originale : Reindert Falkenburg

Montage :  Cristina Otero, Pablo Blanco Guzman et Sergio Deustua

Intervenants : Michel Onfray, Salman Rushdie, Orhan Pamuk, William Christie, Ludovico Einaudi, Max, Pilar Silva Maroto, Alejandro Vergara…

En salles, le 26 octobre.

A propos de Thomas Roland

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