Cinq spectacles en quête de leur public : Retour sur Avignon 2026, et sur la façon dont la recherche d’écoute y a été une violence, une crispation, un baiser et une hallucination. 

Un mur en béton nu, un garçon, une fille. Un décor minimaliste, une bombe, une trahison. Une échelle froide, un lit, deux lits – pas d’issue. Dans Après la fin, la pièce de Dennis Kelly mise en scène par Claudia Fortunato pour le « Off » du festival d’Avignon, au théâtre de l’Oriflamme, l’humanité et les relations entre les genres sont ramenées à leurs dimensions les plus essentielles, les plus bêtes et surtout les plus méchantes, à l’intérieur d’un sinistre pochoir. Travaillant, comme à son habitude, la question du racisme et du sexisme latents des sociétés occidentales, exprimés, la mine mauvaise, par les grands « perdants » de celles-ci, Kelly a écrit son texte de sorte à enfoncer toutes les promesses de recommencement que peuvent charrier les apocalypses dans un entonnoir, puis à pervertir ces dernières dans une lamelle de microscope où son personnage masculin, Mark, reproduit tous les péchés du patriarcat. Jaloux, possessif et contrôleur, Mark se rêve en effet comme le premier héros d’une nouvelle genèse, il se voit comme un survivaliste aguerri et fier, prêt à faire toutes les choses horribles auxquelles les autres ne veulent même pas penser, pour triompher du cataclysme. Mais, rationnant les repas de son amie Louise, qu’il a secourue d’une explosion atomique, et qu’il dorlote de force dans son abri, il ne se révèle pas meilleur qu’un vulgaire agent ou qu’un coach de célébrité, mettant une jeune femme au régime pour servir ses seuls petits fantasmes.

Dans la grande toile que constituent ensemble tous les rapports entre les hommes et les femmes, régulièrement empoisonnée par les désirs et les instabilités des premiers, Fortunato sait que la trop grande recherche d’attention est un trait suspect, qu’il faut se méfier des personnes qui ressentent un besoin trop fort de se sentir vues et entendues. Dans sa mise en scène, elle dirige intelligemment son acteur Julien Grisol de manière à ce qu’il y ait toujours quelque chose de fébrile et de « demandeur » qui soit perceptible en son corps, comme il y a toujours quelque chose de cette nature de visible à la fois chez les mecs timides, un peu écartés par la vie, et chez les véritables monstres putrides, qui troqueraient bien la bonne santé de l’univers pour un simple regard admiratif. Quand Mark force plus ou moins Louise à faire une campagne de Donjons et Dragons avec lui, quand il l’exhorte à se costumer, il prétend que ce n’est rien, que c’est juste une activité amusante à laquelle ils peuvent s’adonner tous les deux pour se connaitre mieux, et pour tuer un peu le temps. Mais en vérité, il sait que l’exercice de partager une fiction est aussi une manière d’occuper, d’assiéger la tête de l’autre, et que c’est bien pour cette raison qu’il a adossé Louise au dernier mur avant la fin du monde.

©Médias&Co

Pour tout auteur mégalo, Louise, dans sa position de faiblesse, est la spectatrice parfaite, car elle n’a pas d’autre choix que d’être attentive. Elle ne peut pas zapper ni éteindre, elle ne peut pas quitter la salle, elle ne peut pas regarder son téléphone pendant la représentation et elle ne peut même pas s’assoupir. Au détour d’une scène, Claudia Fortunato va même un peu plus loin et implique carrément Dennis Kelly en personne dans son dispositif, sous-entendant que celui-ci est le premier coupable de retenir ses personnages captifs, en particulier ses personnages féminins, et que, ce faisant, il tient en quelque sorte en otage les femmes de son public, pour qui la découverte de certaines scènes violentes serait insupportable.

À la 80ème édition du festival de théâtre d’Avignon, et, plus encore, à la 60ème édition de son versant « Off », fort de quelques 1812 spectacles en 2026, la question de l’attention des autres, de la manière dont on peut l’obtenir, la mériter, voire directement la voler, pourrait être la problématique fondamentale. Qui ne s’est jamais rendu sur les lieux, ne s’est jamais promené dans les rues pavées, au mois de juillet, ne sait pas encore que ce qui rend cette manifestation si « sur-stimulante », tous les ans, ce n’est pas tellement la chaleur, ni la nécessité de marcher beaucoup, pour rallier les différentes salles. C’est bien le point auquel la cité toute entière semble solliciter notre regard, entre les luxuriantes vignes d’affiches, placardées aux milieux de tous les murs ou tassées aux pieds de tous les poteaux, et les artistes eux-mêmes, lancés quotidiennement dans leurs grandes missions de tractage promotionnel.

Geeks sous-socialisés, syndicalistes sans communautés.

Si on admet qu’un comédien, qu’une comédienne, c’est forcément quelqu’un qui aime au moins un minimum avoir une voix au chapitre, sentir les yeux tournés vers lui, entendre les lunettes nettoyées pour lui, alors la ville d’Avignon, à la mi-temps de chaque été, est un endroit particulier où il peut exister, puisqu’il s’agit à la fois du site où sa capacité à attirer le chaland est la mieux encouragée, mais également celui où elle est le plus rudement mise en compétition. Face au refrain éternel de tous les promeneurs qui ne veulent pas repartir en train avec une valise totalement remplie de flyers (« Désolé, mon agenda est plein, j’ai déjà choisi tous mes spectacles »), il est dur, dur, de se sentir considéré, il faut faire preuve de créativité. C’est peut-être pour cette raison que les pièces les plus intéressantes, cette année, abordaient toutes la relation complexe, parfois tuméfiée, que l’écouteur partage avec celui qui est persuadé qu’il devrait être écouté ; qu’elles s’intéressaient toutes, de par leur forme ou à l’intérieur même de leurs intrigues, à ce qu’il faut pour s’emparer de la concentration d’un auditoire, et à ce que ce lien crée chez les uns, chez les autres et enfin chez les œuvres.

Aussi, dans Après la fin, on aura compris qu’une tentative radicale a été faite. Trop longuement dominée par l’amer Mark, trop durement tabassée par le manuscrit de Kelly, le personnage de Louise, jouée par Fortunato elle-même, quitte symboliquement la pièce et démissionne temporairement de la mise en scène de sa propre subjugation. Hélas, si l’idée est intéressante sur le papier, et si la comédienne a raison de souligner que les œuvres de Dennis Kelly alimentent sciemment leur part de voyeurisme, Fortunato néglige de pointer la mesure à laquelle elle y a pleinement participé, et ne semble pas se considérer comme complice, alors qu’elle ne rechigne pas à érotiser sa scénographie (ou, en tout cas, à l’érotiser au sens où Roland Barthes pourrait l’entendre, c’est-à-dire à la ritualiser, à la laisser se déployer en clair-obscur dans toute la noirceur perverse de la salle). Pour « mériter » de se distancier de Kelly tout en le récitant, la jeune artiste, formée à l’École des Arts Dramatiques de Londres, aurait dû jouer le texte derrière le quatrième mur, demeurer indifférente à notre spectation. Elle aurait dû se rendre présente tout en restant invisible et nous dire ce qu’absolument personne n’a voulu nous dire à Avignon, pendant tout notre séjour là-bas : « Circulez, il n’y a rien à voir ici. »

©cie Red Flag

De son côté, à la salle Bayaf, située rue de la Carreterie, Léa Dumont jouait, seule en scène, la pièce juste la nuit (avant les forêts), laquelle est, comme son titre l’indique, une sorte d’inversion de La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, sous perfusion à la fois d’extraits de Virginie Despentes et de la pensée de Paul B. Preciado. Incarnant avec beaucoup de spasmes mais aussi de dégourdissement son personnage de vagabonde paradoxale, de clocharde généreuse et de taxeuse de cigarettes philosophe, Dumont fusionnait de manière assez maline les techniques qu’ont les personnes « irregardables » pour se faire voir dans les rues les plus fréquentées des grandes villes, avec celles dont disposent les actrices pour se faire entendre des spectateurs les plus éloignés du plateau, au dernier rang, et pour réveiller ceux de devant qui se sont perdus dans leurs pensées, le regard dans le vide. Ici, l’invisibilité n’est pas une protection, une cape et une couverture douillette qu’aimerait avoir la protagoniste pour échapper aux yeux de son kidnappeur-sauveur. C’est, au contraire, une punition, une vilaine plaie ouverte et purulente dont on comprend que tous, dans le hors-scène du spectacle, aimeraient ignorer, quitte à faire s’agiter avec d’autant plus de vigueur cette oratrice épluchée à vif et mise en mal d’écoute. Costumée en couches, comme une poupée gigogne (une brassière, sous un débardeur Pucca, sous un coupe-vent), l’héroïne, paumée et pourtant pas perdue, ambulatoire avec maitrise, passe son temps à s’effeuiller mais ne semble jamais se dévoiler, fidèlement au sentiment que provoquent en nous tous ces « fous du bus » capables de déballer la somme de leurs vulnérabilités sous nos yeux, sans jamais qu’une impression d’intimité ne puisse s’instaurer.

Votre âme sensible est peut-être dans ce foret.

La réussite de juste la nuit, alors, tient non pas au crescendo dramatique que crée sa souffrance chez le personnage, mais au fait que le spectacle parvienne, plutôt adroitement, à reproduire les rendez-vous manqués qu’il y a tous les jours à Paris entre des wagons de métros bondés et la douleur des gens dans le besoin survolés. Leur impossibilité à être entendus comme il serait nécessaire qu’ils soient entendus enferme une partie de la population dans une socialité alternative, qui a ses propres idiomes (« Hé, camarade ! ») et ses désirs masochistes (envers des hommes de la caste gagnante de la société, au sourire joliment blanchi, refait) ; et cet écart qui les sépare du reste du monde est une différence aussi grande que celle qui existe, au théâtre, entre une comédienne et son public. Juste avant la nuit, en partie grâce à ses spectateurs, souvent trop intimidés pour éclairer Dumont avec des lampes torches prêtées, alors qu’on leur a pourtant autorisé à le faire au début de la représentation, raconte quelque chose de l’échec de l’oration à notre époque urbanisée, de l’impossibilité de l’apostrophe, de l’inutilité de l’appel et de l’adresse. Sans-abri ou performeuse, le constat est le même : qui peut encore prétendre avoir la force, herculéenne, d’encaisser les rejets de nos jours, quand l’apathie est si générale et les récompenses, si minces ?

Puisqu’on parle d’apostrophe, d’appel, il est temps de se pencher sur un lieu un peu à part de ce festival Off, un endroit qui a plu à Culturopoing grâce à sa programmation exigeante et à son faux-air de tiers-lieu solidaire et associatif. Le théâtre de l’Adresse, qu’on peut trouver dans l’avenue juste à gauche du « Point Off » du festival, en sortant des remparts, nous a proposé les moments les plus calmes de tout notre passage dans le Sud, puisqu’il contient un petit bar, un food truck, et une belle cour de graviers à l’ombre d’un platane, dans laquelle on a eu tout loisir de s’asseoir et de souffler, avant de retourner à la clameur enfiévrée des places et des allées. Avignon, tous les ans, doit bien être la seule ville de France où le métier de crieur public existe encore, en armées ; et le théâtre de l’Adresse en est un abri bienvenu, où on se sent moins malaxé par la foule, pour être d’autant plus bouleversé par les textes. On y a vu Girls & Boys ainsi que Votre âme sœur est peut-être dans cette forêt, le 8 juillet, deux seule-en-scènes qui nous confirment que cette forme est toute désignée pour tacler la difficulté d’exister.

©Sam Artigau

Dans Girls & Boys, une fois de plus adapté de Dennis Kelly, l’actrice Noémie Nicoloso met un peu de stand-up dans son vin et donne une vraie pétillance humoristique à un texte dont on découvrira plus tard qu’il a ses torsions déprimantes et sa chute morbide. Volontiers souriante malgré les yeux sombres qui lui donnent d’avance l’apparence de l’écorchée émotionnelle qu’elle incarnera plus tard, Nicoloso joue avec beaucoup d’aisance les lignes « tendues » et « détendues » qui caractérisent son personnage, et fait, très tranquillement, des allers-retours au-dessus des diverses frontières que cette dernière franchit (entre la femme qui enchaîne les relations de longue durée puis les coups d’un soir ; celle qui est suffisamment honnête pour se rendre sympathique en entretien, puis en dit un peu trop et devient carrément gênante) et qui donne au spectacle son rythme de yoyo. En tant qu’actrice plutôt versatile – d’aucuns diraient humble, au regard de sa composition –, elle injecte de l’air frais dans le théâtre de Kelly, qui peut avoir cette réputation d’artificier de la cocotte-minute et de fossoyeur de tensions sociales : l’auteur d’Orphelins est un dramaturge qu’on découvre en général en licence d’arts du spectacle, ou aux âges où on est très fans de Quentin Tarantino, et ce n’est pas tout à fait pour rien.

L’Agneau, l’Agnette, la Carnivore.

Quand le couperet tombe, la performance de Nicoloso parvient à faire en sorte que le spectateur ne se sente pas pris au piège. Nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été punis pour avoir pris au sérieux la première partie de l’histoire, nous ne sommes pas sentis poussés au milieu de la route, au feu vert du boulevard Saint-Michel. C’est parce que Noémie Nicoloso, plutôt que d’avoir cherché notre concentration par la confrontation et par l’invective, par la surprise et par le sifflement, l’a cultivée par la connivence et avec flexibilité, par la confidence, et de là, la confiance. Avec elle, même le moment de plus en plus vu et revu du théâtre de ces dernières années, celui du « content warning as content » (de l’avertissement aux personnes sensibles, donné au sein même de la pièce comme une virgule dramatique) ne nous a pas paru gratuit et roublard, il nous a paru attentionné et empathique. La plupart des autres spectacles en font une parenthèse claironneuse, on sent qu’elle est performative, Girls & Boys en aura fait une vraie respiration, un réel « Ça va ? », authentiquement ressenti et demandé.

Enfin, dans Votre âme sœur est peut-être dans cette forêt, mis en scène par la compagnie Le Choix de la Joie, venue de l’ENSAD de Montpellier, Lauretta Trefeu incarne une jeune femme toute fine et toute fragile, maquillée avec deux traits de liner bleu électrique qui saillent comme une paire d’éclairs au centre de la scène, décorée de ballons de baudruche. Dans le texte, écrit par Pauline Picot, l’héroïne est une espèce d’étrange femme-enfant, constamment ravalée et digérée par ses propres angoisses, qui attend patiemment et impatiemment de recevoir une trentaine d’hommes à une fête dont on ne sait pas trop si elle a quand même participé à l’organiser ou si elle vient d’y naitre, de la dernière pluie.

©cie Le Choix de la Joie

Scénographiée comme une goûter faussement heureux, faussement bariolé, Votre âme sœur suit les digressions et les pensées presque intrusives du personnage. À la question de l’attention, le metteur en scène Théophile Chevaux pourrait répondre « Oui, mais quelle attention ? De quelle nature ? » tant il rend évident le fait que les prises de parole de l’ingénue ne sont pas des discours raisonnés et construits mais les tractations internes d’une pensée au moment où elle se forme, données à tombeau ouvert. Marie, puisque c’est ainsi qu’elle s’appelle, la juvénile et vierge Marie, souffre du défaut de substance que Lacan diagnostiquait chez toutes les femmes, et à défaut d’exister par des actions ou dans une vie sociale, elle existe tout court, livrée à elle-même au foyer. C’est là que la présence d’un public est nécessaire. C’est comme l’arbre qui tombe dans les bois, si nous n’avions pas été là, Marie n’aurait tout simplement pas existé, aucune trace matérielle de son être, au-delà de son antichambre, ne l’aurait révélée, aucun impact sur la vie des autres n’aurait trahi sa disparition. Cela ne semble pas la déranger. Si Camus nous demandait d’imaginer Sisyphe heureux, le Choix de la Joie nous demande d’imaginer l’Agneau de Konstantin Korobov heureux, et, même si ce n’est absolument pas réconfortant, c’est au moins intéressant.

En outre, nourrie, presque de force, avec de la viande qu’une mère, une tutrice ou une préceptrice lui fait porter, Marie peut être vue comme une sorte d’inversion du personnage éponyme de La Végétarienne, un roman d’Han Kang publié en 2007. L’une essaye de s’épaissir, de se remplir en consommant, en absorbant en elle la vitalité d’autres êtres. Sanguinolente, aiguisée, crue, Marie tente de s’incarner, littéralement, à travers son alimentation. L’autre, au contraire, tentait de s’absoudre et de s’abstraire de la vie bien rangée du système capitaliste coréen, elle renonçait totalement au charcutage de tous les plus vulnérables qu’elle. Elle abandonnait sa place et abdiquait sa complicité dans ce circuit tordu des corps à vendre, à distordre et à sanctionner, quitte à devenir arborescente et évanouie.

©Konstantin Korobov

Il est important de le noter, Han Kang était représentée, cette année, au festival d’Avignon via la pièce Oiseau, jouée à la Cour d’Honneur du Palais des Papes par Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, et adaptée par Julie Deliquet de son roman Impossibles adieux. Ce spectacle n’était qu’un exemple parmi d’autres dans tout un panorama d’œuvres sud-coréennes qu’Avignon a choisi de programmer, en 2026, entre des pièces comme Maldoror, de Julien Gosselin, et Un Procès, de l’acteur de cinéma Wagner Moura, pour valoriser le patrimoine culturel d’un pays thématisé. L’invitation transnationale incluait aussi des extraits de comédie musicale et des démonstrations de taekwondo données par les étudiants de l’université de Shinhan, et des projections de films (dont l’américano-coréen Minari, de Lee Isaac Cheung, le franco-coréen Hiver à Sokcho, de Koya Kamura, et le cultissime The Host, de Bong Joon-ho). Le samedi 11 juillet, Culturopoing est allé voir 1 Degree Celsius, un spectacle de danse signé par la chorégraphe Sung Im Her. Vêtus d’habits de soie de haute qualité, codés en différentes couleurs satinées, Sung et son équipe de six danseurs s’évertuaient à nous impressionner avec leurs tremblements et leurs glissements, au-dessus d’une grande surface blanche sans doute censée nous faire penser à une patinoire ou à une banquise en danger.

Imperator Celsius in terra mortuorum.

En trio, en duo, ou en solo, les performeurs se croisaient et se décroisaient, s’alliaient et se désalliaient, suivaient chacun leurs courses dans des girations asynchrones tout autour de leur plateau, comme si on avait à faire à une gigantesque horloge, très sophistiquée, mais face à laquelle on se rendait compte que les mécanismes étaient grippés, que plus aucun ne réussissait à travailler de concert, au cœur d’un écosystème déréglé, bancal. En lisant la petite brochure jaune qu’on nous a donné, dans la file d’attente, on apprend que 1 Degree Celsius entend être un commentaire sur le réchauffement climatique, et possiblement sur la manière dont il promet de rendre les structures naturelles qu’on tient pour acquis troubles, inopérantes, dont il s’apprête à semer un chaos, léger et intangible, et pourtant perceptible, dans tous les microcosmes. Un peu comme ces moineaux, qu’on a vu pour la première fois voler le bec ouvert, à bout de souffle, pendant l’immense canicule de fin juin, le changement climatique fait « clocher » quelque chose dans le monde, c’est tout petit mais c’est indéniable, et c’est vertigineux. Au niveau de la recherche d’attention, 1 Degree Celsiusest une sorte de spectacle « 1 Health » qui nous en donne à voir une nouvelle forme, dérangeante et inconfortable.

Nous ne sommes plus dans la recherche d’attention sadique de l’autorité auteuriale, ni dans celle, désespérée et charismatique, de l’oratrice qu’on ne peut pas ne pas entendre mais qu’on aimerait ne pas écouter. Nous ne sommes plus dans la recherche d’attention compatissante et durement gagnée de Girls & Boys, pas d’avantage dans celle presque holistique, télépathique, de Votre âme sœur. Nous sommes dans une recherche d’attention qu’on pourrait dire purement écosystémique, discrète mais absolument catastrophique, qui est destinée à marquer l’ère l’anthropocène. Après avoir failli à écouter les scientifiques, et après s’être bouché les oreilles et avoir ignoré les militants, le public mondial n’a désormais plus d’autre choix que d’assister, impuissant, au monologue déchu de l’univers, qui s’exprime par les plus petits de ses détails, comme autant de bouches. L’animation d’un corps, légèrement différente à ce qu’elle aurait été auparavant, la discordance de deux pas entre eux. Touillée dans les gaz à effets de serre, tamise dans le crépuscule de l’Histoire, c’est dans les murs intacts du théâtre de la croissance qu’on assistera à la danse du trop tard.

©Christophe Raynaud de Lage

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A propos de Lucas LUSINIER

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