Mastodonte des nuits suisses depuis 50 ans, pendant le Paléo, la Suisse romande s’arrête, ou du moins la petite ville de Nyon qui l’accueille, en bord du lac Léman et à une quinzaine de minutes en train de Genève. On m’a confié que la semaine de festivités est une semaine fériée officieuse, les magasins et les services s’arrêtent, car la ville entière s’entasse au festival et à son camping adjacent. Avec ses 250 000 spectateurs sur 6 jours, le Paléo Festival s’est imposé comme l’un des gros colosses européens, avec des moyens stratosphériques, une programmation populaire et éclectique majeure (cette année, Gorillaz côte à côte avec The Cure), et surtout une ambiance familo-populaire hyper bonne enfant qui traduit un état d’esprit chill en marque de fabrique identitaire du festival suisse : tout le monde est cool et souriant, à en être presque interpellant. Organisation parfaite, petit bracelet rouge all access, et nous voilà débarqués dans l’antre du monstre.

© Anne Colliard

Premier arrêt auprès de la DJ Zaatar que l’on avait déjà appréciée lors d’un événement Chevry à la Cité Fertile de Paris il y a quelques semaines, et que l’on retrouve ici sur une scénographie spectaculaire avec, dès 19 heures, des basses terriennes qui absorbent, et cette sonorité singulière mêlant ses différentes origines (marocaines, belges et suisses), avec une résonance orientale franche et une passion pour la techno plus obscure. Il y a chez elle cette qualité dans la variation et la complexité de ses productions, un rythme haletant qui entraîne, ne lâche pas, et relance sans espace ni temps mort. Ce qui frappe face à elle, c’est la mixité générationnelle d’un public curieux, déjà très nombreux, et qui se déhanche volontiers en échauffement à la suite qui s’intensifiera. Et l’on préfère bien plus le son de Zaatar que celui, plastifié et rétro, de Jen Cardini qui prendra la suite.

© Lionel Flusin

Petit détour vers la scène principale avec la pop girly de The Last Dinner Party qui enchaîne les tubes, les mélodies qui se sifflotent, le dandinement malin, et une énergie qui se déploie habilement. On pense avec bien plus de tendresse à Electrelane, et à des compositions bien plus percutantes, et on reste adoucis mais pas emballés par cet enchaînement un peu mièvre de titres entraînants mais peu percutants, une pop caramel qui colle aux dents, et d’ailleurs une avant-scène un peu découverte. Il y a dans cette baroque pop très conceptualisée, et d’ailleurs très récente (le groupe s’est formé en 2021), du Kate Bush et du Florence and the Machine, mais avec moins d’impact et de sensibilité ; le groupe se construit d’ailleurs essentiellement aussi sur son univers visuel gothique victorien, très stylé, mais ses compositions manquent encore clairement d’identité sonore propre. Leur show se conclut sur leur titre phare Nothing Matters et on s’empresse de rejoindre la scène dite Vega pour aller écouter Feu ! Chatterton.

© Nicolas Patault

On prend de la hauteur et cette grande bâtisse face à la scène pour réécouter, et toujours avec un immense plaisir, le groupe français d’Arthur Teboul, Feu ! Chatterton. Et en quasi-ouverture, il lance le magnifique Un monde nouveau qui sera rapidement repris en chœur, et là où Teboul et son équipe sont diablement efficaces, c’est de faire naître du texte des mélodies qui naviguent, et surtout une émotion redoutable, à la fois nostalgique et pensive, poétique et viscérale. Il y a dans cette musique française une grandeur d’écriture d’un Bashung ou d’un Ferré, entremêlée de cette qualité anglo-saxonne à faire vibrer ses mélodies comme Arcade Fire. Beaucoup apprécié également la longue séquence poignante avec Ce qu’on devient ou encore le titre hommage en signe de deuil Mille vagues. Feu ! Chatterton confirme ici qu’il est bien un groupe français désormais majeur, reconnu (la scène était noire de monde), connu (les paroles reprises systématiquement), et qu’il a su construire depuis plus de 10 ans une résonance musicale marquée, franche, et parsemée de tubes qui percent les âges. C’est à la fois fort, poétique, et entraînant, Teboul performe avec sa danse de mime désarticulé, la mise en scène grandiose et ses carreaux lumineux en arrière-plan, formidable performance du groupe parisien.

© Ludwig Wallendorff

C’est le moment, ça joue fort des coudes et s’entasse devant l’immense scène principale, c’est l’événement du soir et de la semaine, The Cure, le groupe culte anglais revient pour la cinquième fois au Paléo Festival après un dernier retour en 2019. Et le plaisir est intact, l’émotion toujours aussi pénétrante à se faire absorber par ce synthétiseur qui a révolutionné la new wave, cette voix traversant les âges de Robert Smith, ces mélodies devenues intemporelles qui ravivent la folle énergie nostalgique d’une adolescence baignée par le post-punk, ces yeux, il est vrai, un peu plus fatigués de Smith, aux contours toujours noirâtres, mais qui restent habités de cette force à la fois obscure et élévatrice. Rares sont les groupes identifiés à la seconde par une ligne de basse, The Cure est évidemment de ceux-là, il suffit de fermer les yeux et de se voir emporté par Just Like HeavenIn Between DaysA ForestLovesong, combinaison intenable de hits planétaires et de mélodies implacables qui élèvent et absorbent, le temps file, on aimerait pouvoir y rester trois heures alors que les deux heures filent à une vitesse tristement rapide. Et lorsque Endsong résonne et sonne le glas d’un spectaculaire live plein d’aplomb et de domination, non, Robert Smith n’a pas encore dit son dernier mot. Le rappel prolonge la nuit avec huit titres dont The WalkClose to Me et, en ultime titre, comme une évidence, Boys Don’t Cry. Même si le public est resté un peu trop sage, la performance de The Cure, elle aussi un peu à distance, que faire de plus que de s’incliner devant tant de génie, de rythmes cultes, de tonalités intemporelles, une musique qui ne vieillit pas en marqueur des plus grands, les souvenirs jaillissent au présent, la nostalgie en respect éternel, et un plaisir transgénérationnel implacable. Les riffs s’apaisent, Robert Smith quitte la scène, et il n’y a pour nous plus qu’à rentrer, la tête haute, perchée dans les étoiles fumeuses d’une new wave intemporelle.

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