"Perturbation", m.e.s. Krystian Lupa – Théâtre de la Colline

 
 "Plus les gens deviennent cultivés, plus leur bavardage devient insupportable", Thomas Bernhard, Un Enfant.
 
Que reste-t-il d’un spectacle s’il ne donne pas envie de découvrir un auteur ?

 
La presse est dithyrambique : le spectacle mis en scène par Krystian Lupa d’après le livre du germanophone Thomas Bernhard, Perturbation, est un chef d’œuvre.  Pourtant, pourtant…
 
I
 
La première partie (le spectacle dure 4h30) démarre plutôt bien et présente de manière efficace les principaux protagonistes. On y voit un jeune homme de 21 ans suivre son médecin de père, dans sa tournée. Les scènes alternent conversations dans la voiture et visites chez les malades. La galerie de personnages rencontrés est à ce titre des plus intéressantes, les patients se révélant tous plus désillusionnés les uns que les autres : confrontés qu’ils sont à des tourments personnels, tous sont en effet enfermés dans un désarroi étouffant que la métaphore de la cage (qui revient d’ailleurs constamment : la cage à oiseaux, le grillage qui doit entourer le lit d’un patient…), illustre très bien. Le rythme, lent et contemplatif, renforce ce sentiment de malaise qui s’empare du jeune héros confronté aux « perturbations » de la vie des anonymes qui la composent.
L’utilisation de la vidéo est finement amenée par Lupa et crée une certaine distanciation appréciable. La scénographie, qui utilise des scènes amovibles apparaissant des deux côtés du plateau, se révèle quant à elle ingénieuse bien que classique. De nombreuses intrigues se mettent en place et le spectateur espère des réponses (la relation délétère entre le fils / le père / la sœur, la présence d’un tueur qui effraye les alentours et dont l’évocation revient à de nombreuses reprises…).
 

(c) Elisabeth Carrechio
 
Pourtant, dans la salle, les premières dents se mettent à grincer. Outre les bâillements et les soupirs, une spectatrice visiblement en colère lance, et cela sans aucune gêne, que « ce spectacle n’est pas une comédie !!! » alors que sur scène les comédiens font effectivement sourire en jouant une scène cocasse. Ce qui est au cœur du dilemme ici, c’est que le texte de Bernhard semble ne pas être respecté, qu’il est bafoué.  Qu’un metteur en scène puisse donner à voir son interprétation personnelle d’un texte n’est plus à justifier depuis longtemps : jusque-là, nous sommes bien des spectateurs bienveillants d’une adaptation d’un texte de Thomas Bernhard, et nous le vivons tel quel. Le talent d’un metteur en scène est en cela des plus fascinants, puisqu’il est le passeur subjectif d’un texte depuis l’auteur jusqu’au spectateur. Mais pourquoi ce désintérêt et cette tension dans la salle ? Est-il simplement imputable à l’adaptation même d’un auteur qui supposerait que la salle tout entière soit amatrice et experte de ce dernier ?
 
« Moi-même, j’éclate parfois de rire, je pense : oui, ça, c’est vraiment drôle. Mais il arrive que les gens trouvent, alors que moi j’éclate de rire – même en écrivant, ou en corrigeant les épreuves, j’éclate de rire ! – qu’ils trouvent qu’il n’y a absolument pas de quoi rire, et moi je ne comprends pas », Thomas Bernhard, « Monologue à Majorque », in Evènements, trad. Dominique Petit, L’Arche Editeur.
 
Une fois l’incident digéré par les comédiens mal à l’aise, le spectacle reprend, ou s’enfonce… question de point de vue…
 
Entracte.
 
La première partie, si elle est cohérente, manque de rythme malgré une construction volontairement séquencée. Le ton des comédiens, très naturels, use un peu trop des répétitions de mots pour sonner plus juste et vrai. À ce stade, nous n’en sommes qu’à de petits défauts sans grandes conséquences et nous restons curieux de la suite.
 

 
II
Deuxième partie.
 
Le reste de la pièce se concentre plus particulièrement sur un des patients, le Prince Saurau, patriarche érudit et quelque peu illuminé vivant dans un château isolé en compagnie de ses deux sœurs et de ses deux filles. Se faisant, Lupa (et avant lui Bernhard) éjecte le couple père/fils qui servait de fil conducteur à la pièce, contribuant à isoler le spectateur dans une logique narrative déstabilisante. Le Prince, très vite introduit, n’arrête alors plus de parler (et il n’arrêtera d’ailleurs quasiment plus), et ce qu’il dit ne touche très vite plus non plus. Sa logorrhée vampirisante, si elle amuse au début, va très rapidement devenir rébarbative, d’autant que le comédien qui l’incarne (Thierry Bosc) va avaler la moitié des mots qui la composent, contribuant à ce que le spectateur n’y comprenne rien, au grand détriment de la langue même de Thomas Bernhard.
 
«  À celui qui écoute […] on dit toujours ce qu’il sait mais ne comprend pas », Thomas Bernhard, Perturbation, Gallimard. 

 

 
 
(c) Elisabeth Carecchio
 
La séquence qui suit voit la scène coupée, deux espaces étant délimités de part et d’autre. Dans chacun des espaces ainsi établis, un appartement : à jardin, celui des deux sœurs du Prince Saurau, à cours, celui des deux filles. Chacune des scènes sera donnée en même temps, le dialogue des unes se superposant à celui des autres. Si le processus est souvent utilisé au théâtre (il est d’ailleurs une des marques de fabrique de l’auteur argentin Rafael Spregelburd), il devient ici insupportable puisqu’usé jusqu’à la corde dans la durée. Toute cette séquence tourne en effet à vide sur ces quatre personnages qui parlent, parlent, parlent, sans que rien ne sorte vraiment jamais. L’échec de cette séquence est d’autant plus révélateur que les comédiennes finissent par ne dialoguer qu’entre elles, la moitié des phrases restant sur scène sans atteindre le spectateur. Comme pour les monologues sans fin du Prince, le public n’entend qu’un mot sur deux, le peu de texte audible étant couvert par les paroles lancées depuis l’autre scène. On ne comprend rien, on ne saisit rien et pire que tout : ça dure pendant plus d’une heure jusqu’à plus soif. Quid de la justification de cette scène ? Dans la salle, les spectateurs s’agitent, gênés, baillent, papotent. D’autres se lèvent, la salle se vidant peu à peu : la patience du spectateur semble connaitre des limites, ces dernières étant atteintes.
 
De manière plus anecdotique, remarquons l’erreur du décorateur qui a jugé judicieux de placer un miroir face au public, miroir qui n’aura de cesse d’aveugler une bonne partie de l’auditoire sur plus d’une heure de spectacle (en témoigneront les nombreux spectateurs portant une main devant leur visage pour y voir quelque chose sans être pour autant éblouis par cet accessoire du décor devenu encombrant).
 
Pause.
 

 
III
La troisième partie se déroule comme la précédente dans le château du prince : le couple père / fils, s’il est présent, n’est intégré que de manière anecdotique à l’histoire. On y retrouve – pour notre plus grand malheur de spectateur (pardon) – les personnages logorrhéiques précédents : le Prince, ses deux sœurs et ses deux filles. Le Polonais, évoqué dans la deuxième partie, est ici incarné.
Pour être très francs, si nous n’avions déjà pas compris son importance dans la séquence précédente où sa présence était soulignée avec bien peu de subtilité, nous n’avons pas plus saisi son rôle dans celle-ci.

(c) Elisabeth Carecchio
 
S’en suit une nouvelle fois une partie rébarbative au possible rendue d’autant plus irritante que les personnages sont tous couchés dans une léthargie alcoolique insupportable qui s’étire au possible. Comme précédemment, le texte n’atteint pas le spectateur, les comédiens semblant converser entre eux quand ils ne sont pas tournés vers le fond de scène, contribuant à ce que l’on ne saisisse rien de ce qui est dit. Le talent d’écriture de Bernhard n’est à aucun moment entendu, les nombreuses diatribes du Prince ne résonnant avec rien sur rien et pour rien.
Quid de ses réflexions incompréhensibles sur l’Anticorps de la Nature, théorie grotesque développée sans qu’on la comprenne ? Quid de la résolution des mystères lancés dans la première partie ? Quid de l’évolution des personnages principaux ?
 
Ainsi, le spectateur a l’impression de passer à côté d’un auteur dont on lui aurait vanté l’écriture sans que son talent n’apparaisse sur scène, ce qui est sans doute le plus grand échec de cette pièce qui ne galvanise ni ne cristallise quoi que ce soit de l’œuvre de Bernhard. Nous ne doutons pas de l’admiration de Krystian Lupa pour l’auteur autrichien (cette dernière transparaissant tout du long) ou bien encore du talent de ce dernier qui n’est plus à démontrer, disons plutôt que le metteur en scène ne lui rend pas hommage auprès du spectateur qui lui serait néophyte, ce qui est dommageable.
 
Reste les livres de Bernhard, pour peu qu’on ait encore envie de les lire après ça…
 
 
« À chaque livre, nous découvrons avec horreur un homme imprimé à mort par les imprimeurs, édité à mort par les éditeurs, lu à mort par les lecteurs », Thomas Bernhard, Perturbation,  Gallimard. 
 
Jusqu’au 25 octobre au Théâtre de La Colline.

Puis, en tournée :

Théâtre Vidy-Lausanne – du 10 au 22 septembre 
La Comédie de Clermont-Ferrand – du 13 au 14 novembre 
Festival Automne en Normandie, Scène nationale de Petit-Quevilly – du 18 au 19 novembre 
Les Célestins, Lyon – du 3 au 7 décembre

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Entendu dans la salle :

"_ Je te préviens, à la prochaine entracte je me casse.
_ Je viens avec toi mais pour ton information, on dit "un" entracte." 

   

A propos de Alban Orsini

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