"La Chair de l'Homme" – m.e.s. Marc-Henri Lamande – Théâtre du Lucernaire

La langue de Valère Novarina est une langue exigeante, et c’est avec talent, humour et sensibilité que le comédien Marc-Henri Lamande s’en empare dans La Chair de L’Homme (Diagonale 1) à découvrir actuellement au Théâtre du Lucernaire.
 

 
Le visage peint en blanc et orné d’une cagoule, le corps ceint d’une combinaison moulante noire et les mains gantées de blanc, Marc-Henri Lamande, le corps fin et nerveux, entre sur scène, auréolé d’une lumière d’outre-tombe. Il est dans une tension que tout son corps exprime déjà lorsque tout à coup les mots de Novarina claquent et que les personnages esquissés s’enchainent dans un ballet puissant et absurde de mots _ « sujet / verbe / complément »_ prenant l’allure d’une sorte de voyage dans le Monde.
 
« Avez-vous fait votre demande au monde ? », Valère Novarina, La Chair de L’Homme.
 

(c) Bruno Barlier
 
Il y est question d’un repas et de nourriture mais pas seulement car au milieu du « mangir » et de l’étude méticuleuse de la manducation, sont abordées tour à tour les thématiques fondamentales du vivant et plus largement de l’Humanité : de Dieu, en passant par la création du monde, de l’enfance, à l’évocation métaphysique du rêve, le texte de Novarina passe d’une thématique à une autre en plaçant le verbe et la parole comme clés de voûte de la démonstration.

«Dieu, lorsqu’il exprima une forme du limon de la terre, lorsqu’il appela Adam, toi aussi il te forma. Et bien avant qu’Adam ni toi ne parlassent, il savait que vous seriez, tous deux, formés tout à la fois de terre et de verbe. Hommes parlés, vous avez été faits. Et comme la chair de l’homme, figure la terre, d’où elle provient et où elle va, la parole humaine que nous prononçons ici, elle figure la parole du Seigneur qui l’appela. Tu es parole et terre : chaque parcelle de ton corps contient la terre où tu iras, comme chaque phrase que tu prononces contient la marque de la voix qui t’a appelé. Ton corps ne fut jamais de pure matière : sitôt que tu pris corps parmi les corps, il fut de la terre animée, soufflée dedans, revêtue de son souffle. Même s’il te semble aujourd’hui que ta chair soit de moindre valeur, parce que tu la vois tomber, parce que tu vois qu’elle tombe ou parce que la main de Dieu ne t’a pas, crois-tu, vraiment manié personnellement, comme il a pétri et modelé le limon de la terre qui forma Adam, sache que Dieu aujourd’hui manie ta parole de ses mains : car quand tu parles, chaque fois que tu parles, le verbe de Dieu, enfoui en toi, continue à travailler ta chair. Sens-tu, sur toi et en toi, la présence de cette main ? Oui. L’argile peut-elle dire au potier : « Potier, je t’ai oublié ?… » », Valère Novarina, La Chair de L’Homme.
 
Comme toujours chez Valère Novarina, on retrouve cette gourmandise du verbe et cette idée selon laquelle la vie et le monde qui nous entoure ne sont expérimentables que dans les mots même. Et c’est de nouveau dans le discours que l’auteur tente, à grand renfort d’allitérations et de fourchelangues, de perdre le lecteur et par la force des choses le spectateur, dans un flot ininterrompu. Ainsi le monde ne serait appréhendable que dans le laboratoire de la bouche, la musicalité du texte, véritable nerf de la guerre, en étant une nouvelle fois la preuve.
 

(c) Bruno Barlier
 
Se succède alors sur scène une pléthore de personnages tous plus improbables les uns que les autres (Madame Sperme, Vanito-Vanity, Jean Polycorps, l’Enfant Scénique, Jean Tripode…)  que le comédien, seul, incarne avec brio : hommes, femmes, enfants, tous sont prétexte au jeu. Avec beaucoup d’humour, chacun sont en effet abordés dans l’incarnation que rend à merveille Marc-Henri Lamande dont l’interprétation est de bout en bout remarquable, son corps en instrument maitrisé.  Louis de Funès, comédien souvent cité par Novarina, est constamment convoqué.

« Tout ne semble plus qu’être affaire d’humour, d’humeur, de fantaisie et par-dessus tout de lucidité. Je n’arrive pas à envisager cette langue sans la maitrise du chant dans la joie », Marc-Henri Lamande à propos de La Chair de L’Homme.
 
La maitrise du texte est ici exceptionnelle : la rapidité avec laquelle il est déclamé reste une performance à part entière qui témoigne d’une extrême technicité théâtrale dont on ne peut être qu’admiratif.
 
En ce qui concerne la matière même de ce spectacle, le comédien s’est basé sur le texte intégral monstre (plus de cinq cent pages) de La Chair de L’homme et non sur l’adaptation scénique « Le Repas » traditionnellement montée. Ainsi, il en expose une lecture en diagonale (d’où le sous-titre du spectacle), composée de morceaux choisis.
 
« Ce monologue, je l’ai sous-titré « diagonale 1 » car le champ d’autres diagonales est ouvert. Le texte lu en diagonale respecte cependant la chronologie de l’œuvre », Marc-Henri Lamande à propos de La Chair de L’Homme.

 

 

(c) Bruno Barlier
 
En découle un objet étonnant et détonnant qui embarque le spectateur dans une véritable épopée sonore tant la parole résonne à la façon d’un instrument de musique, impression renforcée habilement par la présence sur scène des deux musiciens (Louise Chirnian au violoncelle et Marc Roques au clavier et à l’habillage sonore) qui contribuent à bâtir une véritable petite symphonie, Novarina en chef d’orchestre.
 
Saluons également le travail de Cyril Hames aux lumières qui parvient à poser une aura très particulière autour de Marc-Henri Lamande, transformant ses ombres au sol en les colorant magnifiquement de violet, de vert, de bleu assez surnaturels pour être remarqués. La façon avec laquelle il parvient à faire réfléchir la lumière sur les gants blancs portés par le comédien qui s’en éclaire le visage est une vraie réussite.


La chair de l’homme de Valère Novarina par en_votre_compagnie
 

Pour peu que le spectateur accepte de lâcher la bride d’une langue qui emporte tout jusqu’à parfois l’indigestion, La Chair de l’Homme est une ode à la vie, un chant d’amour au monde autant qu’au langage.

Une jolie réussite.

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À noter en marge du spectacle, l’exposition « Dans L’Atelier de Valère Novarina » qui propose un voyage dans l’univers de l’écrivain, metteur en scène, peintre, dessinateur…
 
Le spectacle La Chair de L’Homme et l’exposition Dans l’Atelier de Valère Novarina sont à découvrir au Théâtre du Lucernaire jusqu’au 18 novembre 2012.

Le texte de La Chair de L’homme est disponible aux éditions P.O.L.

CONCEPTION & INTERPRETATION > MARC-HENRI LAMANDE
DIRECTION D’ACTEUR > LUDOVIC LONGELIN
SCENOGRAPHIE, CREATION SONORE & MUSIQUE DE SCENE (CLAVIER) > MARC ROQUES
MUSIQUE DE SCENE (VIOLONCELLE) > LOUISE CHIRINIAN
CREATION LUMIERES > CYRIL HAMES
PRODUCTION > EN VOTRE COMPAGNIE
AVEC LE SOUTIEN DE L’ADAMI, COPIE PRIVEE, LA MAIRIE DE PARIS

A propos de Alban Orsini

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