Souvent poilus et féroces, grands et forts, les monstres de la littérature fantastique sont issus d’un bestiaire surnaturel, d’où une morphologie bien différente des animaux existants. Tout comme dans le film Grizzly, le monstre du roman Artahé de Philippe Ward s’inspire pourtant bien de la réalité, Artahé étant le nom d’un dieu-ours. « Je suis un collectionneur d’ours sous toutes ses formes, j’en ai une belle collection », explique Philippe Ward. « Alors pourquoi ne pourrait-il pas être un dieu ? Un dieu qu’un village adore depuis des siècles et dont le culte a continué. C’est cela qui m’a intéressé : l’ours, les Pyrénées, un village, un dieu. Pour moi, l’ours est le symbole des Pyrénées, et je suis un Pyrénéen depuis… l’homme préhistorique. Alors peut-être qu’un de mes ancêtres a adoré l’ours et j’en garde des traces. » 

Artahé conte l’histoire d’Arnaud, qui après avoir vécu à Paris revient à Raynat, son village natal. Là-bas, il y retrouve de vieilles connaissances, la vieille dame qui l’a élevé, la jeune femme pour qui il éprouve de tendres sentiments… Dès son arrivée, il est témoin d’étranges phénomènes : une brèche s’ouvre dans une vieille église désaffectée dans laquelle semble roder une mystérieuse présence, les accidents mortels et mystérieux s’enchaînent… Tous ces événements annonceraient le retour d’Artahé, le Dieu-ours. De sombres secrets semblent refaire surface dans l’entourage d’Arnaud pendant qu’un ours rôde, faisant toujours de nouvelles victimes parmi les habitants. Face à cette situation et aux tensions qui naissent de la superstition, paysans du coin et défenseur de la cause des ours s’affrontent dans ce qui fut le paisible village de Raynat.

En 1997, Artahé marque les premiers pas de Philippe Ward, directeur de publication des éditions Rivière Blanche, en tant qu’écrivain. Seize ans plus tard, il décide de redonner vie au Dieu-ours avec cette seconde publication de son roman dans la collection Noire de Rivière Blanche. « C’est un livre qui a été publié il y a plus de 10 ans chez un petit éditeur à qui je dois tout : Cylibris. Et qui est devenu introuvable, même en occasion, même sur les sites. Ce qui fait que quelques personnes me le demandaient et je répondais : ‘il ne me reste que deux exemplaires que je garde’. Et, surtout, parce que c’est un livre qui me tient à cœur et je ne voulais pas qu’il dorme. Alors je me suis dit, qu’importe ce que les gens diront, je ressors ce roman revu et corrigé. » Une  oeuvre n’étant jamais terminée pour tout artiste qui se respecte, cette renaissance s’accompagne de quelques changements. En plus de bénéficier d’une belle illustration de couverture signée Mariusz Gandzel, le roman se voit augmenté d’un chapitre supplémentaire et « d’une réactualisation dans le temps et une réécriture grâce à Eric Boissau qui a dirigé les corrections. Qu’il en soit remercié. »

Sujet d’un culte païen et ancestral célébré dans la région natale de l’auteur, Artahé le dieu-ours serait une déesse dotée d’un corps de femme surmontée d’une tête d’ours, protectrice du lac, des eaux, des sources ainsi que de la fécondité et de l’agriculture. « Il n’y a plus personne pour vérifier. On ne sait pas très bien », raconte l’écrivain, « mais c’est plus logique, l’ourse peut être la représentation de la mère nature et elle s’occupe de ses enfants comme une humaine. J’ai préféré montrer un dieu plutôt qu’une déesse, mais c’est un choix personnel. On sait qu’il y a eu, du temps des Romains, une divinité ours portant le nom d’Artahé dans les Pyrénées, mais c’est tout. Mon grand plaisir a été de tout inventer le concernant, tout en restant logique. En effet, un dieu-ours, tout le monde sait que cela n’existe pas, et pourtant… » Ainsi, Philippe Ward crée une mythologie presque de A à Z, avec ses règles, ses coutumes, son histoire et ses cultes. Pour cela, l’auteur s’est aidé en lisant « des articles sur d’autres cultes et surtout en regardant dans l’histoire des Pyrénées la place qu’a occupé l’ours. De la préhistoire aux années trente, des montreurs d’ours à la femme ours. Comme je l’ai dit », continue l’auteur, « je suis parti de pratiquement zéro, mais en me servant des autres cultes. Il y a eu des cultes d’animaux, comme le taureau, mais pour moi ce qui m’a attiré c’est la vision que l’on a de l’ours. On a presque tous eu un nounours en peluche à qui on faisait de gros câlins. Mais si on se trouve face à un ours sur un sentier de montagne, alors là, c’est une autre histoire. L’ours fait vraiment parti de notre inconscient, il est un des animaux que l’homme a le plus représenté, à la fois mignon et sauvage. » Terminé le temps de Petit ours brun, Bouba le petit ourson et autres nounours de Bonne nuit les petits, le roman de Philippe Ward laisse la place à un animal féroce et sanguinaire, où se mêlent le sexe et le sang dans ce qui relève bien plus du conte pour adulte. Émaillé de chapitres qui mettent en scène le culte d’Artahé face à différentes étapes de son  lointain passé, le récit acquiert aussi des accents de légende tout en s’imprégnant d’une certaine réalité historique.

 

Car Artahé est l’œuvre d’un véritable passionné des littératures de genre, de ces livres qualifiés au mieux de populaires, au pire de romans de gare. En ardent défenseur, il publie des textes de science-fiction depuis de nombreuses années via la maison d’édition qu’il a créé avec la complicité de Jean-Marc Lofficier, Rivière Blanche. Cet hommage aux heures de gloire du célèbre Fleuve Noir en reprend les visuels et logos dans de classieux volumes grand format. Pourtant, Philippe Ward l’écrivain se retrouve dans un autre registre, celui de l’univers d’Artahé : « En tant qu’auteur, je suis plus dans le fantastique, le thriller, le polar. C’est là où je me sens le plus à l’aise. J’aimerais écrire un space-opera, mais je n’y arrive pas, ou même un roman d’anticipation. Alors, en tant que directeur de collection de la Rivière Blanche, j’aime publier de la SF parce que j’aime en lire et je me dis ‘les auteurs ont un sacré talent que moi je n’ai pas’. Ce qui m’attire dans le fantastique, c’est le basculement, à un moment donné de la vie normale et classique que tout le monde connaît, dans l’horreur, le surnaturel et le fantastique. Le petit détail qui fait que l’histoire prend une autre dimension. C’est aussi montrer nos peurs, même si c’est dur de faire peur dans un livre. C’est montrer le côté sombre. Et puis, durant des années, je me suis intéressé à tout ce qui touche à l’ésotérisme, et j’ai envie d’y croire. » Dans sa structure narrative, Artahé épouse parfaitement les formes de l’intrigue fantastique où le quotidien est peu à peu envahi par le surnaturel, où les personnages se retrouvent à douter d’eux-mêmes alors que d’autres versent complètement dans le côté obscur. Grâce à de nombreux détails historiques et une intrigue proche du roman à énigme, à aucun moment le récit ne parait ridicule ou invraisemblable.

Le roman de Philippe Ward est aussi un portrait d’une France régionale où les habitants restent attachés à leurs valeurs, leurs gagne-pains. « Le culte est axé sur un seul village, c’est aussi ce qui m’a intéressé de montrer : un village des Pyrénées qui a gardé un secret millénaire. » Dans son esquisse d’un petit village français dans lequel s’immisce le fantastique, l’écrivain pyrénéen n’a rien à envier à Stephen King. Cependant, sa narration est plus sèche, plus resserrée. L’auteur décrit sans jamais tomber dans le cliché ou le discours militant les luttes qui opposent paysans et écologistes. « La place de l’ours dans les Pyrénées est le grand débat depuis des années. L’ours contre les Bergers, l’ours contre les randonneurs, à quoi sert l’ours ? Tous les mois, il y a dans les journaux locaux des articles sur le sujet, entre partisans de la réintroduction d’ours dans les Pyrénées et ses adversaires. Personnellement, je suis pour la réintroduction de l’ours en sachant qu’il peut commettre des dégâts sur les troupeaux de moutons. Mais les Pyrénées sans l’ours, cela ne peut être. Ce serait une perte. » Ainsi, au fil d’un récit jamais partisan, Philippe Ward laisse la parole à chacun, rendant cette intrigue surnaturelle des plus réalistes et l’amenant au-delà du simple roman d’horreur. Les personnages sont complexes et ambigus, les frontières entre le bien et le mal sont vagues. Surtout, parmi ses points forts, Artahé regorge de scènes de cultes dantesques où se mêlent horreur et cruauté, folie et manipulation.

Même s’il montre avec précision les rouages du fanatisme, Philippe Ward se défend d’avoir voulu insérer un discours sur l’instrumentalisation de la religion : « C’est un simple roman, du fantastique régional, même si la religion tient une place importante et montre aussi la force de persuasion que peuvent avoir des personnes sur leur environnement. Le culte d’Artahé est presque une secte. Ensuite, j’aime bien le thème de la manipulation car nous sommes tous manipulés d’une manière ou d’une autre. Parfois, on s’en aperçoit, parfois non. » Les notions de doute et de dévotion font aussi leur apparition au sein de ce roman qui est aussi, quelque part, une quête initiatique, l’histoire d’un retour aux sources et d’une révélation mystique. Pour mieux pénétrer les sombres secrets que recèle le village de Raynat, autant dire adieu à la Bibliothèque Rose et à L’ours Paddington, et risquer de tourner les pages de la collection Noire des éditions Rivière Blanche.

Propos recueillis et mis en forme par Thomas Roland en octobre 2013.

Artahé, de Philippe Ward. Rivière Blanche, collection Noire N°52, 324 pages, 20€.

 

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