Après l’épopée transatlantique de son premier roman “Un ciel rouge, le matin”, Paul Lynch revient sur le thème de l’émigration avec ce nouveau livre dont l’action se déroule au nord de l’Irlande, dans le Donegal, sa terre natale. Né là-bas également, Barnabas Kane a émigré tout jeune aux États-Unis pour travailler sur les chantiers de construction des gratte-ciels. Après avoir rencontré sa femme Eskra à New York, il a décidé de revenir en Irlande pour fonder une famille. Ses voisins lui ont réservé un accueil mitigé, ayant vécu son départ comme une trahison : “les richesses de cette terre ne sont pas là pour qu’un faux-pays comme toi les accapare aveuglément.” Un drame va cristalliser leurs réticences, malgré la détermination de Barnabas à s’imposer dans cet endroit qu’il considère comme sien.

C’est avec bonheur que l’on retrouve l’écriture sensorielle de Paul Lynch, qui prend ici des teintes de clair-obscur et des odeurs de tourbe humide après l’averse. “La clarté cristalline du jour, les collines éternelles sous ce vent qui souffle tout doucement sur la terre, invisible comme la main tourmenteuse du temps.” Avec cette fiction sombre et statique, il fait vibrer ses personnages au gré des péripéties qui s’égrènent dans la vie des Kane. Les efforts de Barnabas, le quotidien domestique d’Eskra, les errances de leur fils Billy, les échanges mi-figue mi-raisin avec le voisinage : le lecteur est plongé dans une ruralité pure et hostile qui questionne l’ancrage des individus à la terre. La cour de la ferme familiale se fait le théâtre du communautarisme où s’affrontent tradition et évolution. “Et puis il y a chez eux cette expression qui semble incrustée sur les visages, les regards insistants de la suspicion, comme un jugement biblique qui vous déclare absolument étranger si vous n’êtes pas né sur ce sol.” “J’étais un autre homme sous prétexte que j’étais parti d’ici. Parce que j’avais émigré. Comme si on m’avait laissé le choix. Quel endroit de merde.”

Discrètement, l’écho de l’histoire racontée par Paul Lynch dépasse ses frontières locales, un peu à la manière d’une fable qui prendrait une tournure très actuelle. La religion y est critiquée dans son aspect le plus conservateur : “Tu n’est qu’un salaud de chrétien superstitieux, et tu as beau prêcher la bonne parole, tu n’es pas fichu de soutenir quelqu’un que tu vois dans le besoin.” Alors que chacun des personnages tente de survivre, résonnent au loin les derniers bombardements de la seconde guerre mondiale. Ce monde changeant à grande échelle n’étouffe pas les petits conflits mesquins, sans doute même les renforce-t-il… Patrie, identité, fatalisme et pragmatisme sont en réalité les thèmes forts de ce roman brumeux à plusieurs lectures. “S’il y a une chose que j’ai apprise, à force de vivre sur cette terre, c’est que les gens ne peuvent pas s’empêcher d’inventer des histoires. (…) Les gens ne savent jamais pourquoi les événements se produisent, et pourtant ils font comme si.”

Paru le 20/08/15 aux Editions Albin Michel.

bandeau-dialogues-blanc

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Sarah DESPOISSE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.