Oled Galor – « Le voyage de l’humanité »

Drôle de projet que celui d’Oled Galor, économiste de renom, dans « Le voyage de l’humanité » (par chez Denoel et traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup), petit phénomène éditorial international, orchestré d’une main de maitre de communicant pour surfer sur le succès de Sapiens : raconter l’histoire de l’Humanité, son grand voyage depuis les confins de l’Afrique jusqu’au monde global, en tentant de percer les secrets de ce qui engendre, à partir d’une étincelle initiale, tant de richesses et d’inégalités.

Disons le tout de go : Galor est un économiste. Donc son voyage, loin d’être celui d’Il était une fois l’Homme, va se concentrer sur l’argent, le succès, le progrès. Et donc principalement, c’est la déception initiale, tourner autour du virage incroyable du monde lors de la révolution industrielle.

Pédagogue, Galor démarre ainsi, après un flashback millénaire (sorte de Sapiens en condensé, la verve élégante en moins), sur la base du présupposé de Matlhus, résumable ainsi : l’humanité utilise ses bonds techniques pour faire grandir sa population (plus de ressources, meilleure survie, etc), jusqu’à un point d’équilibre où elle se retrouve aussi pauvre qu’avant, parce que, logiquement, même si vous faites un plus gros gateau, avec plus d’invités ils auront la meme part.

C’est ce qu’il nomme trappe de pauvreté, mais dont la vérité se trouve complètement bouleversée dès le XIXe siècle, où la Révolution industrielle décorelle completement les deux éléments.

  • Malthus, fuyons

S’ouvre alors la plus belle partie du livre où, recensant les « roues de changement », l’auteur puise non seulement sur les constats de chaque époque, mais revisite les passés à l’aune d’éléments stimulants.

Reprenant à son compte la phrase de l’économiste Deirdre McCloskey – « la revolution industrielle n’a été ni l’age de la vapeur, ni l’age du coton, ni l’age du fer. Elle a été l’âge du progrès » -, Galors démontre à quel point la bascule progressive s’est faite entre une humanité du Quanti(tatif) au Quali(tatif), c’est-à-dire entre ceux aux marges de la société, ne ressentant pas les bénéfices de la révolution industrielle et maintenant un fort niveau de natalité, et ceux concentrant au maximum leurs ressources, financières ou de savoir, sur un nombre restreint d’enfants.

A ces derniers, les enfants avec un plus gros capital de savoir vivront plus longtemps, rencontrant d’autres enfants au capital de savoir (et économique), etc, engendrant l’émulation nécessaires aux Idées, etc.

Mieux : il détricote certaines idées profondément ancrées. Ainsi, de la lutte des classes marxiste, qui loin d’avoir touché les pays développés, a pris racine dans la Russie paysanne a 80%. Pourquoi ? Parce que les capitalistes avaient bien saisi l’intérêt supérieur à offrir l’enseignement a tous. Pour obtenir une main d’œuvre qualifiée, et pour limiter les différences de classe. D’où qu’on peut corréler assez facilement pays a forts propriétaires terriens (qui n’ont aucun intérêt à ce que leurs paysans deviennent malins et s’en aillent) et faible alphabétisation et progrès.

  • La chute.

Fascinante et aussi plus problématique est la seconde partie de l’ouvrage, qui tente, par simplification et clarté, de réduire les explications des inégalités à de grandes catégorisations.

L’empreinte culturelle, tout d’abord, plutôt évidente, passant de la présence d’un état fort et ouvert aux ravages de la colonisation, même si, de manière assez piquante, il tente d’en souligner les bénéfices sur les régions où ne s’est pas mis en place de société épuisant principalement les ressources (et donc basée sur des grands propriétaires, etc, voir ci-dessus). Montrant aussi à quel poitn le progrès s’est installé plus facilement dans des lieux où les corporations étaient faibles et l’état fort, il  s’agit, toutefois, nous dit Galor, de revoir l’idée que la démocratie a permis le progrès, alors que c’est plutôt, au fond, l’inverse.

C’est le pan culturel qui apparait alors, où se met en place une forme de perméabilité aux idées nouvelles, marqué entre autres chez les européens par les Lumières.

Le pan géographique, enfin, le plus évident à l’origine, où on comprend à quel point, au-delà de la classique opposition terre fertile/désert, il se met en place des mécanismes très différents selon que les pays possèdent une géographie diverse (et donc doivent exacerber les échanges entre régions), ou même, plus fondamentalement, à quel point un pays où le travail du champ à engendré une séparation homme/femme aboutira à une modification profonde de sa langue, basée sur feminin/masculin plutôt que neutre (et où donc réapparait le facteur culturel).

  • Le crash, attention danger

Ce ne sont bien sur que quelques exemples parmi un discours d’une limpidité implacable, qui trouve toutefois sa limite dans l’ultime chapitre, « out of Africa », qui tente, dans une vision comptable, d’établir quelle serait la « bonne » proportion de migration dans une société pour assurer le progrès.

On voit alors à quel point, malgré les warning de l’auteur, une telle théorie peut trouver facilement un écho chez une certaine vision raciste et eugéniste du monde. Et comment, malgré une justification historique millénaire (partant des migrations successives depuis l’Afrique, comment les groupes se sont constitués de manière plus ou moins cohérentes, perdant en diversité avec la distance), à trop vouloir brasser, Galor joue avec le feu.

C’est tout le défaut de ce genre de livres, tout entier tournés vers l’obsession de leur vision, cherchant inlassablement une grande théorie du Tout, et qui aboutit forcément, à force de simplification, au risque de s’ouvrir à la binarité. Grande théorie d’ailleurs dont il conviendrait, ici aussi, d’interroger l’idée sous-jacente de progrès, forcément tourné vers le profit (ce que l’auteur tente un peu gauchement de rattraper dans une coda enfin consacrée au réchauffement climatique).

Il n’empeche : l’ensemble tient admirablement et clairement dans un concentré de seulement 250 pages. Et il faut, ici, aussi, souligner ce combat que mène une telle vision, dans son versant solaire : malgré les pestes, les Covid, les drames, l’Humanité a jusqu’à présent, à force de révolution, culturelle, sociétal, interne, d’idée, réussit à se relever et à progresser.

En ces temps troublés, lire cela fait un bien fou.

Editions Denoel, 320 pages, 23 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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