Nous sommes au petit matin du côté de la Nouvelle-Orléans, le ciel est menaçant et Joséphine, « négresse depuis presque cent ans », comprend que la tempête qui arrive est sans doute la pire de toutes celles déjà éprouvées. Ce livre est le récit de cette catastrophe, jamais nommée mais qu’on peut affubler du patronyme de Katrina, il est surtout le récit croisé de plusieurs personnages autour de ce drame, leurs vies passées et présentes, leurs expériences du cyclone et ses lourdes conséquences, l’avant et l’après et puis la fureur pendant. L’occasion pour Laurent Gaudé de gloser autour de ses thèmes de prédilection.
A la lecture de ses différents livres en effet se dégagent des lignes communes. Ses livres peuvent s’appréhender comme des contes, des mythes, chaque histoire développée se voit comme un récit presque initiatique et emblématique, une parabole. A cette sensation de conte éternel s’ajoute un contexte contemporain, profondément actuel géographique et presque sociopolitique mais qui n’est jamais nommément défini et qui apparaît en creux; un peu comme si Laurent Gaudé apposait une loupe sur une mappemonde, (la Louisiane ici, l’Afrique, le Sud de l’Italie ou bien une tranchée de la guerre 14/18 ailleurs) et y dressait froidement (les phrases sont courtes, hachées, dénuées de la moindre psychologie, on est dans l’action) l’état des lieux avec cette idée que tout finalement est joué d’avance et cousu de fil blanc (ou noir) tant du côté de la Nature[1] que de l’Homme.
Autre sensation commune aux lectures de ses ouvrages, cette idée que l’Homme n’existe en effet jamais ou presque pour lui-même, ses personnages sont en quelque sorte désensibilisés et réduits aux sentiments purs, le ressentiment bien souvent.
Les protagonistes de ses livres sont englués dans une histoire qui les dépasse et qui en appelle aux figures immuables du récit (qu’est-ce qu’un livre de Gaudé finalement sinon une tragédie grecque tendance Eschyle ?). Chaque personnage est dans l’action, en mouvement vers une destinée souvent noire, le tout en toute conscience des conséquences à venir mais sans jamais “aller contre” ou exprimer une quelconque sensibilité propre. Dilués dans l’idée même des sentiments abordés (la vengeance, l’amour, le destin) les personnages le sont tout autant dans le collectif qu’on le nomme peuplade, tribu ou bien groupe social, encore ici cette idée de personnages dépossédés de leur hypothétique singularité et conscience propre pour être avalés, comme écrasés par le poids de l’immuable cours du destin à qui on ne peut échapper (quoique Eldorado…).
Voilà pour le cadre mais le plus essentiel côté plaisir de lecture reste le style de Gaudé et cette capacité à donner forme, vie et chaleur[2] à des endroits souvent arides, dans tous les sens du terme. Cette capacité à rendre ici palpable l’humidité des bayous, la brusque montée des eaux et l’apparition inoubliable dans les rues inondées de crocodiles en appétit, la toute-puissance des éléments lorsqu’ils se déchainent. A contrario Le soleil des Scorta nous accablait de chaleur, de pierres sèches et brulantes, de ce vent retors qui fait baisser la tête et surtout les yeux. Cette lecture sensitive sur les éléments (et non, du moins rarement, une lecture sensible autour de personnages) est pour beaucoup dans les impressions durables que nous laissent les livres de Laurent Gaudé dont Ouragan est peut-être le plus marquant.

[1] « La nature est grande et l’Homme est tout petit » ?

[2] Les histoires de Gaudé prennent souvent place dans le Sud, que cela soit celui de l’Italie, de l’Europe en généran ou bien comme ici des Etats-Unis.

Paru aux Editions Actes Sud.

A propos de Bruno Piszorowicz

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