En marge de ses romans policiers qui firent sa renommée, Fajardie s’est également essayé au roman historique, revenant à trois reprises sur les « heures sombres » de la Seconde Guerre Mondiale. Un pont sur la Loire s’inscrit dans cette veine et se déroule au moment de la débâcle de l’armée française. Refusant de se plier au joug allemand, quelques officiers et soldats (notamment d’héroïques tirailleurs sénégalais) défendent coûte que coûte des endroits stratégiques comme les ponts de la Loire afin d’empêcher la progression de l’armée nazie.

Même en changeant radicalement de cadre, Fajardie reste reconnaissable à son style dépouillé et à son romantisme noir. Un pont sur la Loire est une véritable tragédie antique qui respecte la règle des trois unités. Unité de temps : le temps du récit s’écoule entre le 16 et le 18 juin 1940, un court intervalle où Pétain appelle les troupes à cesser le combat tandis que De Gaulle lance son appel à la résistance depuis Londres. Unité de lieu : comme l’indique le titre, un pont du côté de Chessy-sur-Loire, ville imaginaire mais semblable à de nombreuses petites bourgades du Centre de la France. Unité d’action : les troupes allemandes arrivent en force, les français se replient et un groupe résiste en tenant un pont. Fajardie éclate la narration en épousant plusieurs points de vue et précipite ses personnages vers un dénouement funeste qu’on pressent dès le départ.

S’il fallait résumer en quelques mots les enjeux du livre, nous pourrions dire que Fajardie illustre à la perfection l’expression « tenir une position » à tous les sens du terme, à la fois stratégique et moral. Du point de vue stratégique, le roman est parfaitement documenté et montre le courage de quelques hommes tentant vaille que vaille de freiner la marche de l’armée allemande. En tête, le sergent-chef Henri Dragance qui, à 52 ans, en est à sa troisième guerre (il a combattu aux côtés de Républicains en Espagne contre le fascisme). Autre caractéristique : il est un écrivain renommé et un alter-égo assez transparent de Fajardie : ironique, épris de justice sociale, violent et doux à la fois… Il a comme compagnon un jeune peintre russe et se retrouve aux côtés du capitaine Rollet, également membre de la SFIO. Pour tenir cette position, ils peuvent également compter sur le colonel Valadon, royaliste qui commande sa troupe de tirailleurs sénégalais. La position que ces hommes tiennent va au-delà des divergences idéologiques : un seul et même combat contre la barbarie nazie.

De fait, le roman campe également sur une position morale très forte. Il s’agit de défendre une certaine idée de la France et de la liberté : « Les nazis ne nous feront pas de cadeaux, mon p’tit pote. Ce pays est tout ce qu’ils détestent : la grâce, la beauté, une certaine façon de vivre, de rire, la pensée, l’art, l’esprit critique… » Aucun nationalisme rance chez Fajardie mais une certaine (haute) idée de la justice et d’un idéal à défendre coûte que coûte contre tous les fascismes. Sa vision est assurément celle d’un homme de gauche qui n’hésite pas à fustiger la lâcheté des gradés qui abandonnent leurs positions et se replient en abandonnant leurs troupes. Du côté de Chessy, c’est également un tableau féroce d’une certaine France mesquine et veule que dresse l’auteur. Les notables du coin (un pharmacien, le maire…) s’unissent pour déloger ces Résistants qui risquent de leur valoir quelques représailles côté allemand.

Fajardie a aussi compris qu’une guerre est surtout une lutte d’intérêt et qu’elle n’abolit qu’illusoirement les conflits de classe. Avec beaucoup de finesse, il sait souligner un détail qui rend le tableau si juste : un certain paternalisme chez Valadon envers ses soldats sénégalais qui dit beaucoup de choses de la colonisation, par exemple. Néanmoins, il ne s’agit pas non plus de distribuer les bons et mauvais points. Si l’auteur reste ferme quant à une certaine éthique, il n’est pas dans la position du revanchard avide de sang. Si les lâches et les couards sont ridiculisés et moqués, Dragance veille toujours à ce qu’ils ne soient pas exécutés. On ne combat pas la barbarie en utilisant les mêmes armes qu’elle !

On ne peut pas évoquer Un pont sur la Loire en passant à côté d’une certaine dimension romanesque puisque Dragance, le temps de ces trois jours, va vivre une histoire d’amour passionnée avec une femme mariée d’origine polonaise. Pour être tout à fait franc, cette dimension sentimentale ne me paraît pas la plus convaincante. Fajardie est trop pudique pour jouer la carte du lyrisme et de l’exaltation des sentiments (il est toujours dans la retenue) et, en même temps, les passages mettant en scène les deux amants sont sans doute les plus convenus. Cela n’empêche pas de très beaux moments (notamment des dialogues joliment tournés) mais on est moins touché que ce que l’on aurait souhaité.

Cette petite réserve n’empêche pas la belle réussite de ce roman qui peut se voir comme une boussole indiquant la « bonne » direction (les valeurs fondamentales) quand tout est livré au chaos et à la désolation…

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 Un pont sur la Loire (2002) de Frédéric H. Fajardie

La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », mai 2018

ISBN : 978-2-7103-8803-6

267 pages – 8,90 €

En librairie depuis mai 2018

 

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