Bienvenue dans la Vorrh. Quelque part en Afrique, sans doute, où se trouve cette forêt originelle, gouffre noire dont on ne ressort que rarement intact et dont on dit qu’elle recèle en son cœur le Jardin d’Eden.
Nous sommes dans notre monde, ou presque, ou peut-être pas, quelque part à la bascule entre le siècle déjà mort et le XXe pas encore anéanti. Au bord de la Vorrh, la ville d’Essenwald, oripeau d’une présence coloniale qui résiste, tant bien que mal, en exploitant à travers l’unique ligne de chemin de fer les essences rares que la forêt contient.

Difficile de résumer ici plus avant un roman ogre, qui verra, au fil des chapitres, se succéder un anglais héroique, Williams, qui décide de traverser la forêt avec son arc magique fabriqué à partir du corps de son amante, lui-même poursuivi par Tsungali, un chasseur noir rebelle et magicien, mais aussi un cyclope, Ismael, nourri par d’étranges « Proches » faits de bakélites, et dont le mal d’amour finira par l’approcher au plus proche de l’humanité, ses compagnes d’aventure aussi, Ghertrude et Cyrena Lohr, mais aussi le « Français » (un Raymond Roussel fantasmé, nous y reviendrons), Eadweard Muybridge (le célèbre photographe et ses enregistrements du mouvements), la Veuve Winchester déjà folle, des « Ancêtres » aux pouvoirs mystérieux, déchus et devenus fous par leur passage dans la forêt, etc etc.

Dans ce qui est d’ores et déjà lancé comme une trilogie (chaque tome sera toutefois indépendant), et annoncé par Alan Moore comme la « première œuvre de fantasy marquante du XXIe siecle et se classant parmi les meilleures jamais écrites », de chapitres en chapitres les histoires prendront paroles, les fils narratifs, poétiques et magiques semblant disparates feront sens en se tissant, se croisant ou non, avec toujours, même lointain, la présence écrasante de cette masse de Nature et de mystère, la « Vorrh » du titre, dont on ne mesure jamais réellement à quel point elle recèle “réellement” une force endogène ou qu’elle n’est que ce qu’au fond chacun y apporte.

Il faudra alors se laisser porter par cette traversée poétique et troublante offerte par le mage Brian Catling et parue il y a peu aux éditions Fleuve, et sur laquelle nous essayerons ici de poser quelques mots et notes plutôt que tenter de la réduire à une suite narrative qui serait, au mieux lui faire déshonneur, au pire détricoter l’expérience dévorante que sa lecture constitue.

  • Une odyssée des mots

Il faut d’ailleurs saluer ici la qualité de traduction de Nathalie Mège, car Vorrh, avant tout et surtout, est une aventure de mots, de poésie en prose, placée sous le haut patronage aventurier de Kipling qui initie le prologue, et celui mystique de Joseph Conrad dont la citation d’Au cœur des ténèbres ouvre le récit, une traversée déboussolée et pourtant riche comme une cathédrale, percée d’images fantasmées et d’éclats d’étrangeté, dans laquelle on plonge avec abandon, pressentant, chapitre après chapitre, fil après fil, que le labyrinthe débouchera sur une vérité plus grande, en dehors même des mots.

Son feuillage chamarré, tout comme les grands arbres qui respiraient son air riche, étaient une manne pour les hommes, mais pouvaient aussi dévorer un millier de leurs petites vies en une micro-seconde de sa chronologie insondable et ininterrompue. Si vaste était son étendue qu’elle imposait ses exigences au temps, divisant le soleil torride en plusieurs zones étrangères à toute calibration normale: le voyageur qui l’aurait traversée à pied sur toute sa largeur aurait dû faire halte au centre, puis attendre au moins une semaine pour que son âme se mette au diapason. Et si dense était son souffle qu’il influençait le climat alentour.

Car foin d’elfes, de trolls, de spectres et de djinns ou de medieval fantasy, en effet : dans Vorrh, le fantastique et le surréel ne sont pas affaire de bestiaire, de langage ou de catalogues. Ils sont enchâssés, vissés à tel point au réel qu’ils finissent par en faire totalement parti, et ne viennent bizarrement jamais bousculer le naturalisme forcené du récit.

Un fantastique qui se trouverait sans cesse en deçà, ou à la frontière de la fiction : ce sont des évènements passés transmis de siècle en siècle, des on-dits, une forme aperçue au loin, sous la pluie, dans une séquence délirante et sublime, des charmes que des sorciers sont sensés porter, ou des écarts au réel admis comme lui appartenant totalement.

Une image, en témoigne, parmi mille inventions : le premier voyage en train, dans les entrailles de la Vorrh. Une seule ligne, qui sert avant tout à l’exploitation des essences de bois. Quand on passe la frontière, à la manière des nénuphars d’un Boris Vian, des racines et des lianes poussent peu à peu à l’intérieur des choses, rongent le train et les bagages, et, comme si c’était “normal”, les hommes s’attelent à les découper, les contenir, pour essayer d’avancer.

Alan Moore, en vieux brigand régénérateur des mots et des formes, le souligne bien dans l’introduction : « Il convient de noter que cette épopée fébrile n’évite pas pour autant les conventions de genre que sont les arcs légendaires, les monstres de foire – ni a fortiori les forêts hantées. Simplement, en prenant le langage à bras le corps, en mettant en place un contexte hallucinatoire époustouflant, cette œuvre transmute un matériau potentiellement usé jusqu’à la corde en une substance tout autre »

Cette transmutation alchimique de notre monde vers le sien, il le doit sans doute aux résonances d’un autre de ses anges, le français Raymond Roussel, personnage du récit autant qu’inspirateur même de la forêt :

Au nord-est d’Éjur s’étendait la Vorrh, immense forêt vierge où nul n’osait s’aventurer, à cause de certaine légende qui peuplait ses ombrages de génies malfaisants.

Ainsi est-elle décrite dans ses Impressions d’Afrique, œuvre écrite sous contrainte, ouvrage majeur pour les surréalistes et qui traite d’une forme de vision complètement fantasmagorique de l’Afrique, l’auteur n’y ayant tout bonnement jamais mis les pieds.

Ainsi s’étend le réel et ses limites mouvantes, chez Roussel comme chez Catling, et à travers celui qui observe et fantasme, spectateur direct comme lecteur : à la frontière du récit, à la frontière de la Vorrh, à la frontière du regard.

  • Histoires de l’œil.

Car Vorrh est aussi un grand livre obsédé du regard, de ce qu’il peut ou non, de ce qu’il transporte. Fils spirituel et putatif d’Un chien andalou, l’œil y trône, de pages en pages : c’est Ismael, le cyclope, avant tout, monstruosité qui ne rêve que de voir le monde sous un œil (sic) nouveau en devenant « normal », c’est un œil humain, trouvé au creux d’un chemin de forêt, toujours vivace.
Mais c’est aussi l’étalage d’appareils qui captent le monde, le mesurent, le saisissent : d’une longue vue dissimulée dans le château pour observer la ville aux appareils optiques délirants du Pr X, sans oublier le grand Muybridge, qui photographie, soigne, mesure.

Quand Muybridge finit par être embauché pour capter sur ses plaques des esprits, la tonalité profonde du roman se fait jour : à la manière du cyclope, Vorrh interroge aussi une forme d’impermanence du monde, qui, à la manière d’une expérience quantique, ne serait que ce que nous en voyons.

Eadweard [Muybridge] avait admis, bien des années plus tôt, l’évidence criante que lui révélaient ses archives de mouvements : jusque-là, il s’était complètement fourvoyé. La mise à distance calculée qui avait empli son existence était un mensonge. L’observation n’était pas la fonction première de la photographie, mais un effet secondaire de son véritable but. La collecte constante d’images de la vie ne fournissait qu’un matériau élémentaire. La partie suivante pour donner sa saveur, recelait une signification plus profonde : l’appareil photo n’était pas récepteur de lumière, mais de temps, et le temps qu’Eadweard chérissait avant tout résidait dans l’anticipation de la mort.

  • L’œil était dans la tombe et regardait les colons.

Et ce regard effrayé, qui s’écrase dans une fin crépusculaire désespérée où, ouvrant les yeux, il ne reste que des ruines un peu partout, c’est avant tout, au-delà du poème, celui du peuple européen et de sa violence.

Ce petit bout d’Europe (Essenwald, si allemand, si continental) qui résiste tant bien que mal à l’envahissement des forces de l’inconnu est ce dernier rempart d’un monde en perdition, résidu déjà fantomatique d’un monde polarisé qui croule sous ce qu’il ne peut maitriser. Des guerriers de Saint-Thomas, incapable même de croire ce qu’ils voient, et dont la pulsation pariétale de la Vorrh viendra peu à peu ronger le peu de salubrité mentale.

Ils luttent (comme le lecteur, comme le réel), persuadés de faire le bien mais simplement ici pour exploiter, disséquer (comme les corps noirs que l’on ramène au continent, les « expériences » sur les femmes folles), écraser.

Vorrh est un grand roman sur la bascule du monde, juste après la Grande Guerre, juste avant le chaos, où survivent tant bien que mal les pensées et les péchés d’une destinée manifeste qui fut partagée par tous.

  • Que reste-t-il de nos poèmes et nos rites ?

Il paraitrait, selon certains penseurs, que l’avènement des rayons X à la bascule du siècle signe la reconfiguration totale de notre imaginaire : l’Homme y devient mesurable, observable, même en dedans. Sans mystère.

D’où cette imaginaire reconfigurant en morceaux disparates une double tentation : animée d’une tension archaïque (les rites, la magie millénaire, Adam et Eve) et projeté sans cesse vers le futur (le bakélite, les robots, l’industrialisation, la technologie photographique), qui place Vorrh en équilibre à l’exact mitan de toute bascule, funambule entre deux siècles, entre deux guerres, entre deux conceptions du monde (la croyance et la science), entre deux regards, entre deux mondes, celui du rêve et du réel.

On pense au grand Pynchon, à son chef d’œuvre Contre-jour qui interrogeait ce même moment clef du monde, mais en prenant comme appui la lumière, et en choisissant une vision complètement profuse et centrifuge, quitte à perdre définitivement son lecteur.

Vorrh en est proche tout autant que loin, bien plutôt l’œuvre d’un « sculpteur » (comme le souligne à nouveau Moore), hissant patiemment sa vision, avec obsession, lenteur, souffle narratif apaisé (qu’on ne s’y trompe pas, le roman reste un plaisir de lecture bien loin, en ce sens, de l’écrasement d’un Pynchon), confiance absolue en son œuvre et en son lecteur, qu’il appelle à habiter les feuillages de son royaume.

De la glaise au ciel, de la tourbe au paradis. L’oeuvre est telle sa forêt, un palais de terre et un palais de glaces, qui se reconfigurent sans cesse, absorbant, recrachant, pour tenir sur ce fil : quand survient la fin, quand tout s’effondre dans le crépuscule du monde qui pourrait être celui des bombes et des guerres qui ne tarderont pas à venir, temporalité et espaces se mélangent, s’effondrent, s’absorbent dans le noir absolu. C’est celui-là même qui absorbera le siècle et l’imaginaire. L’œil et la rétine brulés par le feu du trop voir.

Les anges ont vieilli et se sont fatigués dans la forêt. Peut-être qu’ils ont oublié leur rôle. Ou que Dieu les a tous oubliés.

Roman-monde, roman-monstre, roman-montre. On sort de ce grand poème en prose avec le pétillement des étoiles qui collent aux paupières, encore endolori et bercé du sommeil, les yeux grands ouverts sur un monde qui s’échappe. Ou grands fermés, c’est tout comme. Bienvenue dans vos rêves. Bienvenue dans la Vorrh.

Fleuve Editions, collection outrefleuve, 484 pages, 24.90 euros. en librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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