A 400 mètres, tournez à gauche…Vous êtes arrivés à votre destination finale : « Bienvenue à Sturkeyville », comme le proclame le recueil de Bob Leman tout frais traduit par Nahalie Serval chez les défricheurs Scylla.

Soit une petite bourgade anonyme au pied des Appalaches, juste à la frontière du monde civilisé et du réel : ses rues du centre, ses habitants, ses dynasties, son ver contrôlant les esprits (La saison du Ver), ses créatures maléfiques et aquatiques (Les créatures du lac), ses rednecks dégénérés vénérant un immense ectoplasme (Odila), son imbécile heureux capable de traverser les réfinialités(Loob), ses maisons hantées d’amours défuntes et ses vampires en quête de soi (Le cas Clifford M.).

C’est que, comme en un précipité poisseux, ces six nouvelles regroupent la quintessence de l’art et univers de Bob Leman, écrivain quasiment inconnu, natif de l’Illinois et publiant sa première nouvelle à 45 ans dans The Magazine of Fantasy & Science-fiction. Auteur peu prolixe et discret d’une quinzaine de nouvelles au total et aucun roman, il fut traduit dans les années 80 en français dans la revue Fictions avant de tomber dans l’oubli, et d’être ressuscité grâce à un souvenir : celle d’un certain Thierry B. qui, réagissant à une préface d’un ouvrage précédent, écrivit aux éditions Scylla pour leur évoquer son souvenir puissant de Loob, une des nouvelles du recueil.

  • Le cauchemar de Sturkeyville

Le silence qui entoure Leman rappelle forcément beaucoup plus prolifique ermite, maitre-étalon et père littéraire de l’auteur, Howard Philip Lovecraft.

C’est l’ombre du fou de Providence qui plane sur ces nouvelles hantées et cauchemardesques, d’échos en résurgences : même décor de bourgade maudite (Arkham Vs. Sturkeyville), mêmes lieux et personnages récurrents finissant par tisser un fil de communauté où l’asile et la bibliothèque d’Arkham deviennent maisons, châteaux, générations de Hodge l’entrepreneur, l’aciérie Dappling ou les maudits Skelrig, même thématiques parfois (les créatures aquatiques appelant forcément le souvenir de celles d’Innsmouth). Leman allant même jusqu’à, comme Lovecraft et ses célèbres prédécesseurs, mimer les différentes formes de récits : du récit hanté à la troisième personne au témoignage (Loob) en passant par les rapports quasi journalistiques d’enquêtes (le cas Clifford M.).

Autant de quotidien qui court de nouvelles en nouvelles pour mieux faire résonner une horreur qui, à la différence de son maitre, ne surgit pas progressivement par un dérèglement du réel, mais est pour la plupart du temps brutalement amorcée dès les premières lignes du récit, pour mieux laisser au lecteur le plaisir de détricoter son basculement.

Comment alors ne pas tomber amoureux d’un ouvrage dont l’incipit de la première nouvelle est :

« A Sturkeyville, il y a une dizaine d’années, vivait un certain Harvey Lawson, dont la femme était un ver. »

  • Au bonheur du creep.

Se développera alors une littérature qui, si elle ne révolutionne pas le genre, nous transporte avec une délicieuse sensation surannée du côté des maitres du gothique, d’Edgar Allan Poe (juste une branche au-dessus dans l’arbre généalogique Lovecraftien) à Mary Shelley ou Bram Stoker, tout autant qu’à un plaisir jouissif des Contes de la Crypte, des R.L. Stine de notre enfance ou de la revue Creepy.

Des récits qui s’amusent des tropes attendus du genre pour mieux soit les faire dérailler (la maison hantée d’amour) soit pour les triturer par pure jouissance du récit (le vampire comme la distorsion de Loob, les rednecks maléfiques façon Massacre à la Tronconneuse). Juste le plaisir de raconter une bonne histoire, poisseuse et hantée.

Cette jouissance n’empêche pas la profondeur, faisant naitre dans chacune des nouvelles un fil ténu et sous-jacent, qui laisse le champ à chaque fois à une multitude d’interprétations. Les récits prennent souvent pour cadre une forme de banalité, tant dans le décor (une maison, un terrain) que dans les situations (une histoire d’amour, de filiation, le désir) et leur l’évolution narrative, régulièrement banale (les héros y meurent peu) laisse apparaitre un désespoir métaphysique : le Ver comme métaphore de l’Eternel retour ou d’une violence familiale sous-jacente, la notion d’identité pour le vampire, d’appartenance à une communauté (Odila) ou au réel (Loob), le deuil (la dernière nouvelle, touchante dans sa folie) ou la folie généalogique (les Créatures du lac, dévorant leur mère et dont chacun des hériters de la famille devient tuteur par propriété du terrain). Appartenir, hériter, ou pas, et de quel côté.

Le Mal y rôde, à chacun de voir où se trouve son identité et sa propre destinée généalogique : bienvenue à Sturkeyville, bienvenue à la maison.

Editions Scylla, 20 euros. En libraire (ou en commande sur le site de Scylla)

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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