Bernard Joubert – « Flatulences en cases »

Indispensable spécialiste de la censure sous toutes ses formes (Dictionnaire des livres et journaux interdits, Images interdites avec Yves Frémion), Bernard Joubert a pour domaine de prédilection la bande dessinée. Lors d’un précédent Fifigrot, le festival Grolandais de Toulouse, il s’est vu confier la lourde tâche d’intervenir, le temps d’une conférence, sur le pet en bande dessinée, ce qui est – on en conviendra- une manière habile de se consacrer d’une autre manière à la bulle.

Le petit ouvrage que nous propose aujourd’hui les éditions Dynamite est l’adaptation richement illustrée de cette conférence. Une balade ludique dans l’histoire du 9ème art, abordée ici sous l’angle insolite de la flatulence. Le thème pourra paraître bien frivole aux bonnes âmes peu sensibles à ces considérations venues de loin. Pourtant, le livre se lit d’une traite avec une jubilation constante. Peut-être parce que comme le souligne Jean-Pierre Bouyxou dans son excellente préface :

« Si ses informations et ses analyses ont une rigueur dont maint blablateur universitaire ferait bien de prendre de la graine, c’est en s’amusant qu’il nous les expose. Cet érudit a l’âme d’un clown, à moins que ce soit l’inverse. »

Flatulences en cases conjugue effectivement, avec un grand bonheur, érudition et drôlerie. Bernard Joubert nous offre une approche à la fois historique et thématique de la représentation du pet en bande dessinée, remontant au XIXème siècle pour retrouver chez le Suisse Rodolphe Töpffer, dans son roman graphique Histoire de Mr Jabot, le premier gag sur des flatulences. Le succès du pétomane au début du XXème siècle inspira par la suite de nombreuses planches et l’on pète volontiers du côté des Pieds Nickelés. Mais après la guerre et la loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse, le pet redevient tabou. Il faut alors attendre les années 70 et la création de L’Écho des savanes pour que les exhalations malodorantes (ou pas) venues des intestins refassent surface. Pour Gotlib et Mandryka, le pet devient un moyen d’égratigner les conventions et de briser les tabous. Sur cette voie s’engouffrera toute une génération de dessinateurs, qu’il s’agisse de l’équipe d’Hara-Kiri/Charlie Hebdo (Reiser, Charlie Schlingo au nom prédestiné) ou de Fluide Glacial (Edika, Binet…)

Parallèlement à cette approche chronologique, Joubert nous propose une approche plus analytique, s’intéressant au « pet signifiant » (une manière de ridiculiser des personnages négatifs – les nazis chez Camille Lavaud- ou de montrer leur rupture avec la société) ou encore au « pet érotique ». Car comme souligné plus haut, on apprend beaucoup de choses dans cet ouvrage, notamment qu’il existe un fétichisme du pet appelé l’éproctophilie (prenez des notes !). Certains érotomanes œuvrant pour le 9ème art se sont risqués à mêler aux plus torrides ébats des effluves plus douteux. On en trouve aussi bien dans les BD italiennes jadis éditées sous la bannière d’Elvifrance que dans les mangas japonais. Une évidence car ,comme le précise Bernard Joubert : « le marché de la BD japonaise étant très segmenté en fonction de niches commerciales, on ne s’étonnera pas de l’existence de mangas spécialisés dans la scatologie […] »

Enfin, après avoir été banni pendant longtemps, le pet est revenu en force dans les publications illustrées destinées à la jeunesse, « auréolé d’une qualité nouvelle : il est éducatif ». Des Prouts célèbres à l’incontournable Mortelle Adèle, on ne compte désormais plus les titres tournant autour des flatulences. Il s’agit désormais de montrer qu’il s’agit d’un phénomène naturel pour inculquer de manière décomplexée les normes sociales aux enfants.

Ajoutons pour conclure que ce livre, pourtant guère épais (comme aurait dit un Tolstoï adepte de jeux de mots foireux), est illustré de nombreux exemples et qu’il réconcilie les plaisirs de l’intellect avec ceux de l’œil.

Deux bonnes raisons pour lui trouver une place de choix dans toute bonne bibliothèque qui se respecte !

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Flatulences en cases de Bernard Joubert

Éditions Dynamite (2023)

ISBN : 978-2-36234-564-7

102 pages – Illustrations – 15 €

Sortie le 19 janvier 2023

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