Antonio Pennacchi – "Canal Mussolini"

Avant d’écrire Canal Mussolini Antonio Pennacchi eu un parcours symptomatique de l’Italie tumultueuse de l’après-guerre. Tour à tour militant fasciste puis d’extrême gauche, il rentra en usine, à la manière de Robert Linhart en France, pour devenir celui qu’on appellera bientôt, l’écrivain ouvrier.

Œuvre polémique pour certaines personnes participant à sa manière à la normalisation du fascisme italien, Canal Mussolini reçut néanmoins le prix Strega, l’équivalent du prix Goncourt français. Dès le prologue l’auteur souligne l’importance manifeste de ce livre dans sa carrière d’écrivain. “Mes autres travaux ont toujours été à mes yeux une préparation ou une introduction à ce livre“. Si ce livre revêt une dimension particulière pour son auteur, c’est en partie par le sujet du récit. En effet, l’auteur invite le lecteur à découvrir l’épopée de son ascendance, les Peruzzi. Autour de cette famille aux multiples ramifications, l’auteur plonge le lecteur dans l’histoire de son pays.

L’Italie du XIXe siècle n’a rien d’idyllique. Contraints par la misère sociale, les Peruzzi, truculente famille du nord du pays, subsistèrent grâce au métayage. L’irruption des idées socialistes dans ces classes sociales au début du XIXe siècle, délaissées par l’Etat et exploitées par les grands propriétaires, fédéra l’espoir. La Grande Guerre vit l’émergence d’un courant belliqueux et nationaliste au sein des socialistes ; Mussolini sortit de la mêlée politique et avec lui le fascisme trouva grâce aux yeux de nombres d’italiens. Les Peruzzi furent de ceux-là. Soucieux d’imprimer sa marque dans l’histoire, là où tant d’autres avaient échoué, Mussolini avait pour ambition d’assécher les marais Pontins au sud de Rome. Ce projet visait à terme l’édification de nouvelles villes et la prospérité pour de nombreuses familles italiennes. Les Peruzzi, suivant les directives du « Duce », migrèrent dans cette région alors inconnue pour eux. L’auteur les suit dans cette aventure et rend compte de la vie quotidienne de ces pionniers en terre inconnue. Les relations familiales, les habitudes du quotidien, les sentiments exprimés sont ici retranscrits sans la moindre pudeur.

L’écriture de Pennacchi évoque plus un conte populaire qu’un roman traditionnel. Par son exagération et ses fabulations, son style est difficilement classable dans une catégorie consacrée. Interpellant le lecteur, il le plonge dans un univers  proche du fantastique au travers des anecdotes puisées dans des légendes familiales et populaires. « Bon, je me rends compte que cette histoire n’est pas totalement crédible. C’était une histoire que mon oncle Benassi nous racontait, à nous autres enfants. Il est possible qu’il ait exagéré. Ou plutôt, c’est sans doute le cas. » De ce point de vue, les premières lignes du récit sont révélatrices de la tonalité du livre ; « La faim. C’est à cause de la faim que nous sommes partis. Et pour quelle autre raison, je vous le demande ? Sans la faim, nous serions restés là-haut. C’était notre village. Nous connaissions le moindre de ses recoins et la moindre pensée de nos voisins. La moindre plante. Le moindre canal. Jamais nous ne serions venus autrement. » C’est à travers ce style d’écriture que l’écrivain abordera, également, les épisodes tragiques de l’histoire de son pays ou encore les drames familiaux. Son propos est-il à ce titre condamnable ? Il appartient à chaque lecteur de discerner et d’exprimer ou non des réserves. Néanmoins, l’auteur associe son récit à une mémoire populaire, vivace en Italie. Il n’entend pas ériger ses ancêtres en héros. Au contraire, il les décrit au plus près de la réalité en n’omettant pas leur conservatisme ou encore leur fascination pour la violence.

Au final, Canal Mussolini doit se lire comme une épopée familiale, traversant un demi-siècle d’histoire et fourmillant d’anecdotes. A travers un style populaire utilisant parfois un argot séculaire, Pennacchi retrouve ses traces familiales et enjoint le lecteur à le suivre dans cette aventure. Sa tonalité peut aisément prêter le flanc aux critiques néanmoins une condamnation morale sur le fond du récit semble passablement exagérée.

Canal Mussolini

Un livre d’Antonio Pennacchi

Editions Liana Levi

 

A propos de Julien CASSEFIERES

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