Deux droites perpendiculaires tracent le parcours des ouvriers. Exilés syriens venus à Beyrouth reconstruire la ville, assourdis par les bruits des travaux, ils n’en perçoivent qu’une image magnifiée, un papier peint s’étendant à perte de vue.

La ligne horizontale se dessine sous un toit de béton. Le soubassement d’une tour à peine aménagé leur sert de logement, les parois de matière brute offrant un abri provisoire mais semblant définitif, un trou dans lequel ils descendent après la journée de travail et dont ils n’ont plus le droit de sortir une fois la nuit tombée. À peine perceptible, la lueur du jour vire rapidement au noir, obscurité trouée par la lumière des écrans des téléphones portables renvoyant les images du pays qu’ils ont dû quitter : à la recherche d’informations sur la Syrie, ils se raccrochent à ce que les réseaux sociaux et les chaînes d’information diffusent.

La ligne verticale les projette hors du sol. Du haut d’un gratte-ciel inachevé, au sommet des grues, les travailleurs dominent du regard une ville dont ils ne connaissent rien. Des rives de la méditerranée à l’horizon lointain, écrasée par le soleil, la capitale libanaise autrefois meurtrie se renouvelle à coup de constructions conquérantes qui sortent de terre pour en recouvrir les plaies d’une forêt d’acier, de béton et de verre. « Détruire, construire », le sous-titre du film, illustre le destin de ces cités marquées par la guerre et reproduisant un cycle peut-être sans fin : aux déflagrations du conflit succède le bruit assourdissant d’une reconstruction à la portée symbolique.

Impressionné par la cacophonie envahissant Beyrouth, Ziad Kalthoum décide de s’en inspirer pour structurer un film dont la recherche formelle traduit le quotidien de ces ouvriers syriens condamnés au silence par ceux qui les exploitent. Privés de sortie, interdits de parole, il ne leur reste que leurs mains pour travailler et leurs yeux pour voir. En off, un narrateur indéfini devient le porte parole de ces travailleurs sans voix quand deux séquences édifiantes rappellent la réalité syrienne : des chars évoluent sur des champs de ruines desquelles, dans une autre ville peut-être, les habitants tentent d’extraire des corps, vivants ou morts.

Dans sa volonté de rendre compte, le cinéaste transmet les informations par les deux vecteurs dont il maîtrise le flux : l’image et le son. S’inscrivant sur l’iris d’un œil semblant projeté dans le ciel, magnifiant le regard porté sur la ville immense, construisant un cadre défini par des lignes nettes, soulignant les contrastes du noir profond au bleu éblouissant, l’approche visuelle de Taste of cement trace les contours d’un voyage mental et sensoriel que le travail sonore amplifie. Parfois saturée, stridente et oppressante, la bande son plonge régulièrement dans un silence assourdissant. Ces ruptures volontaires inscrivent le film dans une dimension poétique dont la puissance d’évocation, loin de s’éloigner du réel, en radicalise la perception. Investissant un espace abstrait, Ziad Kalthoum connecte tous les sens et retransmet sans discours la violence d’une réalité méconnue.

Parfaitement emblématique du cycle destruction/reconstruction, la renaissance immobilière de Beyrouth illustre la volonté du Liban de tourner la page d’un passé marqué par des années de conflit. Cette course à l’oubli, sous-texte du film Tombé du ciel de Wissam Charaf, conduit à reprendre à son compte les règles économiques du monde auquel le pays veut à nouveau appartenir : en traitant les exilés syriens comme des esclaves, les promoteurs s’inscrivent dans un double déni, celui du passé de leur propre communauté, celui du présent d’un pays frère.

Indispensable à tous points de vue, témoignage d’une rare puissance doublé d’une maîtrise formelle éblouissante, Taste of cement propulse le cinéma documentaire dans une dimension artistique rarement atteinte.

En salles le 3 janvier 2018.

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