Woody Allen – “Magic In The Moonlight »

Le dernier film de Woody Allen présente à priori tous les traits d’un cinéma sclérosé et caricaturalement rétro : élégance belle époque, salons mondains, froufrous et cabriolets profilés. Le musée tout entier des petites obsessions alleniennes semble convoqué dans cette nouvelle reconstitution, énième évocation d’une époque aux confins de l’enfance du cinéaste ; un ancien temps rêvé tel un grand cabaret, peuplé d’amuseurs populaires, de chansonniers, d’illusionnistes, avec une poignée d’escrocs et d’envieux. A côté du monde du spectacle, venu des temps pré-cinématographiques et célébré pour son charme obsolète, le film rend hommage au cinéma classique américain des années 30 et 40 ; des comédies aux tempos effrénés, souvent motivées par des collisions sentimentales. A vouloir restaurer cette magie archaïque avec une telle ferveur idolâtre, le réalisateur courait le risque de s’aliéner la partie de son public la moins portée sur le pastiche et les costumes. Pire, il confortait son image de “has been” fétichiste et radoteur. “Magic in the Moonlight” paraissait donc rebattu avant d’être découvert. Et c’est peut-être parce que sa vision s’annonçait décevante que son charme et sa surprise n’en ont été que plus forts.

Le film, plus que sa trame balisée, avec son argument romantique, ses trompe-l’œil et ses manigances théâtrales, célèbre un art contourné du récit, modeste et artisanal, qui efface ses moyens et la sophistication de son écriture, pour ne plus donner qu’à voir une trajectoire enlevée, impondérable et musicale. Cet idéal de transparence, associé à la reprise d’un genre divertissant : la comédie sentimentale, n’a pas manqué de susciter le malentendu. “Magic in the Moonlight”, puisqu’il est un travail de pure fabrication et d’imitation, appartiendrait à l’œuvre mineure du cinéaste, une œuvrette plaisante, une récréation en marge de l’œuvre d’auteur. C’était confondre trop vite l’apparence du film et son ambition formelle qui, pour “classique” ou référentielle qu’elle soit, n’a absolument rien de mineure. Surtout, c’est perpétuer une séparation manichéenne entre les films du cinéaste, qui accuse exagérément leurs qualités, alors que la vitalité de l’œuvre réside justement dans un battement incessant, de formes, et de genres, dépourvu de toute distinction hiérarchique.

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“Magic in The Moonlight” s’ouvre sur un grand numéro de prestigidateur : Wei Ling Soo, le fameux illusionniste chinois, escamote un pachyderme derrière les pans d’un décor de pagode sur la scène d’un grand théâtre anglais bondé de beau monde. Le numéro, sensationnel, lui vaut une réputation internationale. Mais l’habit exotique n’est qu’un travestissement illusoire : c’est un anglais, Stanley Crawford (Colin Firth), qui se masque derrière les postiches de cet alias scénique afin de préserver son anonymat. L’homme, plein de suffisance, méprise son assistance autant que la crédulité indécrottable de son public. Cet autre Houdini, véritable self made man qui s’est construit par la force du métier, est un sceptique résolu. La magie est pour lui une imposture qu’il n’a de cesse de débusquer, alors même que la vogue du spiritisme bat son plein. Dépêché par son vieil ami et confrère Howard Burkman, il part en villégiature sur la Côte d’Azur sous une identité d’emprunt, afin d’y confondre une jeune médium américaine, Sophie Baker (Emma Stone), soupçonnée d’avoir conquis par opportunisme la mère puis l’héritier d’une grande famille bourgeoise, les Catledge. Mais tel est pris celui qui croyait prendre : l’opiniâtreté de l’illusionniste est un masque vite tombé, car en secret, il ne demande qu’à être démenti. Il en vient donc à croire que Sophie Baker, malgré son personnage de composition à la Liliam Gish, situé entre la pauvre orpheline et la jeune fille en fleur, irradie réellement d’une force magique…
“Magic in the Moonlight” est un conte amusant sur les désillusions d’un homme mûr, ironique et rafraîchissant. La machination qui se trame en coulisse, qui sera d’abord une cuisante leçon, va lui révéler que la plus grande des illusions est celle qu’il s’impose à lui-même : la prétention à agir rationnellement pour diriger le cours de sa vie. Si la morale est évidente, et renvoie presque à la difficulté autobiographique de garder une fraîcheur créative, elle n’en passe pas moins par une forme très soignée, à la fois dans son écriture narrative, soutenue sans être étouffante, et dans son traitement visuel qui distille une féérie discrète. La photographie de Darius Khondji, surtout diurne, entretient un effet de halo irréaliste mais doux, librement inspiré des premières photographies autochromes. Elle produit un flottement constant, d’autant plus intriguant, que des effets de point, et inversement de flou très prononcés, viennent perturber subtilement la composition des images en détachant étrangement les silhouettes de leur fond. Ainsi certains arrière-plans naturels apparaissent dans les champs et contrechamps des dialogues, tels de grands brossages abstraits de végétaux, comme la parcelle agrandie et myope d’un tableau, empruntée à un Renoir tardif. Ailleurs, ce sont les sons extérieurs qui envahissent progressivement une scène d’intérieur, et qui, juste audibles, soulignent la proximité d’un enchantement surnaturel. Ce soin de l’écriture, visuelle et narrative, est d’autant plus remarquable qu’il n’est pas fortement souligné. Sa tranquille évidence est reléguée derrière la modestie de la fable romantique.
On connaît d’autres exemples de réalisateurs, qui, pour avoir exercé leur talent dans le cadre “économique” du genre, de l’hommage, ou du pastiche, ont souffert d’un déficit constant de reconnaissance. Le cas de “Magic in the Moonlight” évoque forcément un cinéaste, Peter Bogdanovitch, taxé lui aussi d’imitation et de complaisance rétro. La redécouverte de classiques savoureux, comme “Paper Moon” ou “The Last Picture Show” a rappelé combien la critique pouvait être parfois aveugle à l’invention quand elle se niche dans un néo-classicisme apparent. Bien évidemment, la comparaison s’arrête vite car Woody Allen a davantage bénéficié d’un excès de qu’un défaut de crédit, sans souffrir du même dédain que Bogdanovitch. Pourtant son œuvre, ses derniers films, celui-ci en particulier, concentrent les mêmes malentendus, à trop vouloir trancher dans l’examen critique, entre l’originalité et la reprise, la personnalité et l’emprunt, la modestie et la démonstration.

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“Magic in the Moonlight” repose à nouveau le problème de la réception des films récents du réalisateur, souvent écrasés par une aura d’auteur gratifiante mais encombrante. Or il semble que la préoccupation pour un contenu dit “mineur”, puisé dans la culture populaire, et autant pour une forme souvent intimiste et modeste, ait été une constante dans la carrière du cinéaste, tout comme le passage d’un genre à l’autre au gré de pastiches ou d’appropriations parodiques. L’œuvre éclectique de Woody Allen n’a pas un profil univoque d’un dessin bien cohérent. Elle rejoint davantage la production réalisée par les petits maîtres au sein des studios hollywoodiens : c’est un artisanat efficace et parfois inspiré qui s’accomplit dans des projets variés. Cette “petite” œuvre coexiste donc avec la grande œuvre fantasmée, celle d’un auteur à l’européenne, au sein de laquelle n’entre qu’une sélection triée des meilleurs films à tendance autobiographique, ou pseudo biographique, de la fin des années 70 jusqu’à a fin 80. Aujourd’hui, comme Allen semble las de se mettre en scène, et qu’il n’utilise plus les actrices qui furent ses compagnes, l’identité personnelle de ses films paraît plus dissolue. L’alternance de “petits” et de “grands” sujets, moins tuilée qu’auparavant, participe encore du brouillage perceptif. Enfin, l’inégalité des derniers opus, voire la frivolité de ces films carte-postales réalisés avec des vedettes dans les grandes capitales européennes, attesterait la désinvolture croissante de l’oeuvre ; elle expose chaque nouveau film à un préjugé systématique : celui d’être mineur comparé à l’œuvre consacrée. Avec l’âge, Woody Allen semble condamné à un perpétuel rapetissement artistique d’autant proportionnel que son passé est “sur gonflé”. Ce raccourci tient quasiment lieu de gimmick ou de cliché journalistique : le film et le cinéaste ne sont plus dans un grand jour, à quelques rares sursauts près. Osons dire que ce n’est pas tout à fait juste, et que l’on peut toujours trouver une forme de grandeur dans les petites formes ou les récits divertissants que le réalisateur a toujours affectionnés au cours de sa carrière. Inversement, on peut juger excessive la réception dithyrambique de certains films récents ou même passés, davantage conformes à la projection auteuriste de la critique, où à cette idée d’un sujet sérieux et “artistiquement” respectable. “Magic in the Moonlight” fournit l’exemple récent d’un “mineur” qui n’est pas un manquement, de forme ou de contenu, mais une qualité volontairement cultivée, y compris dans une naïveté de ton assumée, à l’humour proverbial. Il s’agit certes d’une variation allénienne sans originalité foncière, mais cette familiarité n’exclut pas le plaisir, ni la vivacité de son traitement. Autant essayer de l’apprécier en soi.

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Photos : Jack English © Gravier Productions, Inc.

A propos de William LURSON

1 comment

  1. Olivier Rossignot

    Complètement d’accord avec toi sur la photo, que je trouve particulièrement inspirée, qui me rappelle à la fois l’impressionnisme et le mouvement pictorialiste. En ce qui concerne le contenu qui a l’air si léger, je suis assez frappé par l’amertume victorieuse qui s’en dégage, faisant front à la résolution positive inhérente au genre. Le ton de « Magic in the moonlight » c’est un peu une “tristesse dans la légèreté”, lorsqu’il décide à la fois d’opter pour une fin classique du tout est bien qui finit bien, tout en fermant toutes les portes de la magie, de l’imaginaire, pour ne garder que la réalité tangible et le rationnel. “Magic in the moonlight” est un film peut-être moins passionnant par ce qu’il est que par ce qu’il exprime. Cette idée que le film cache sous son apparence de bonbon sucré british une peur de la mort, se creuse plus encore dans les propos de Woody Allen, miné par son obsession de la mort (cf : son interview récente aux Inrocks).

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