Second long métrage de fiction de Nicolangelo Gelormini, La Gioia (« la joie ») a changé de titre pour sa distribution française, devenant ainsi La Tentazione (« la tentation »). Tentation et joie peuvent fonctionner conjointement, incluses dans le même processus de séduction auquel il manquerait cependant la dernière étape : la déception ou la trahison, souvent violentes. Comme si par ses dénominations, le film annonçait d’ores et déjà les étapes qui le structurent et taisait néanmoins ce que tout le monde sait tacitement : il y a une forme de tragédie intime (voire plus) dans l’idée même de séduction, véhiculant sa part de tromperie, de dissimulation d’une certaine réalité, et ainsi vouée à décevoir, à arracher plus ou moins violemment les illusions qu’elle a fait germer dans les cœurs et les âmes de celles ou ceux qui y ont cru. De ce fait, La Tentazione ne défriche véritablement aucun territoire nouveau, mais la plongée progressive du film dans la noirceur le rend bien plus attrayant que sa première moitié ne le laissait présager.

Amour tabou (V. Golino, S. Nanni) (©Destiny Films)
La « gioia » du titre original n’évoque pas seulement le sentiment de plénitude que vivra momentanément le personnage féminin principal du film de Gelormini : il s’agit également de son prénom. Gioia (Valeria Golino), donc, est professeure de français dans un lycée turinois. Célibataire endurcie, vivant chez des parents qui lui bouffent son temps et son énergie (une mère dictatoriale l’infantilisant avec rigueur et constance, un père au cerveau grignoté par Alzheimer), naïve et timide, affublée de lunettes faisant office d’instruments de dissimulation de son visage, Gioia est restée au stade de la petite fille modèle et surdouée prodiguant sa culture (dont l’immensité, sur laquelle insiste le film, est un refuge) à des enfants finalement plus grands qu’elle. Elle rencontre Alessio (Saul Nanni), lycéen fraîchement arrivé dans l’établissement dans lequel Gioia enseigne et qui fait déjà tourner les têtes de toutes ses camarades de classe. Garçon vivant seul avec une mère ancienne mannequin embourbée dans une monotone vie de caissière de supermarché qu’elle méprise (interprétée par l’actrice morettienne Jasmine Trinca), Alessio ramène de l’argent à la maison en faisant ponctuellement le gigolo pour des hommes mûrs et influents, parmi lesquels Cosimo (Francesco Colella), coiffeur fortuné du quartier. Pour le jeune garçon, la naïveté et l’adolescence fleur bleue mal dégrossie de la professeure devient une aubaine ; mais la relation va évoluer vers un attachement dont la réciprocité paraissait inattendue.

Une vie peu trépidante de caissière (J. Trinca) (©Destiny Films)
On a déjà vu sur les écrans ce type de récit d’attirance entre enseignant.e.s et élèves dans des œuvres plus ou moins fréquentables, naviguant entre volonté de faire de la relation un simple sujet de société à visée lacrymale dénuée de cinéma (exemplairement Mourir d’aimer d’André Cayatte, 1971) et érotisation du tabou à dimension hegelienne où l’on ne sait plus très clairement qui est le « maître » et qui est l’«élève», donnant lieu à des films troublants (Le Professeur [Valerio Zurlini, 1972] , polémiques (Le Diable au corps [Marco Bellocchio, 1986]) ou potentiellement scabreux (Noce blanche [Jean-Claude Brisseau, 1989]). La Tentazione a le mérite de ne pas marcher sur ces sentiers déjà balisés, faisant de la relation entre Gioia et Alessio le moyen de combler leur solitude respective, d’enrober la dureté de leur vie d’une couche bienvenue de tendresse. L’ambition du film se trouve moins dans la volonté de secouer le spectateur, de le positionner moralement face à la situation proposée par le film (comme le font tous les précédents évoqués plus haut, des pires aux meilleures œuvres) que de faire le portrait de personnages à l’accomplissement impossible, se débattant avec leur propre existence sans ne jamais pouvoir vivre pour eux-mêmes.
Si ce projet est louable, il nécessite une écriture faisant autre chose des protagonistes que de simples caractères. Gioia et Alessio allégorisent des « types » : la professeure binoclarde d’âge mûr, frustrée, enfermée dans une existence bourgeoise pleine de culture et créant un mur avec la réalité du monde affronte ici une jeunesse sexuellement libérée dont les ambiguïtés nécessairement malhonnêtes ne serviraient qu’à troubler cet ordre bourgeois bien rangé qui ne demanderait pourtant qu’une salutaire implosion (le personnage d’Alessio cousine alors de façon étroite avec celui interprété par Stanislas Merhar dans Nettoyage à sec d’Anne Fontaine [1997]). Cette peinture à gros traits des personnages tire dans un premier temps La Tentazione vers une inconséquence agaçante, d’autant plus agaçante qu’on est en droit de penser qu’un regard plus fin, moins caricatural aurait délivré une romance plus toxique et, ce faisant, émotionnellement puissante. Le jeu des acteurs s’en ressent par ailleurs, ces derniers s’obligeant à surjouer les types dans lesquels le film les enferme pour exister, s’acclimatant ainsi à la lourdeur coupable de l’écriture.

Dimension hegelienne : le « maître » jouet de l' »élève » (V. Golino, S. Nanni) (©Destiny Films)
A la tentation et à la joie succède la trahison que contient par essence la séduction et qui occupe la seconde moitié du film de Gelormini, réveillant par là même cette œuvre ronronnante, lovée dans ses facilités. En révélant la face sombre de son amoureux escroc, qui a privilégié l’argent de son amante bourgeoise aux sentiments qu’il commençait à développer pour elle (le film prenant alors le risque d’une certaine forme de manichéisme envers un personnage masculin qui flottait jusqu’alors dans les eaux troubles de l’ambiguïté), il dévoile également le véritable visage de Gioia : la naïveté, la gentillesse effacée, la docilité, la stagnation dans une forme d’enfance maladive du personnage féminin ne représentaient que l’antichambre d’une folie dont Alessio n’a fait que précipiter la cristallisation. La Tentazione change alors de façon perceptible, à la fois par le biais d’une mise en scène un peu plus heurtée et par l’interprétation de Valeria Golino gagnant alors en justesse, s’adaptant à l’esprit de plus en plus perturbé et en rebellion d’une femme bafouée tant par ce jeune homme malsain que par l’oppression d’une cellule familiale qui l’a délibérément corsetée. En opérant ce glissement vers l’aliénation, Nicolangelo Gelormini apporte une densité bienvenue à son récit et au personnage donnant son nom au film, être rongé par une souffrance dont la caractérisation caricaturale qui en était faite jusque-là portait en filigrane les premiers stigmates : existe-t-on, en effet, lorsqu’on est une caricature ? L’escroquerie dont elle est victime devient alors une prise de conscience personnelle : ce qui caractérise Gioia, c’est bel et bien le vide existentiel englobant la totalité de sa vie.

Poésie gothique de l’amour (S. Nanni, V. Golino) (©Destiny Films)
De fait, le dernier mouvement du film, absolument, terriblement tragique, le semble d’autant plus qu’il agit comme une sorte de fatalité, apothéose d’une histoire d’amour d’autant plus criminelle qu’elle mène les deux membres du couple à considérer leur immatérialité, leur inexistence dans un monde sur lequel ils n’auront laissé aucune trace tangible. Ou la tragédie comme le dédoublement d’une mort, sociale celle-là, qui avait déjà été administrée du vivant des personnages. En faisant basculer son récit et la trajectoire des personnages dans ces abîmes de désespoir évoquant quelque peu le cinéma de ses compatriotes Fabio Grassadonia et Antonio Piazza (on peut penser dans le mouvement final du film à cette autre tragédie amoureuse à la fois poétique et cruelle qu’est Sicilian Ghost Story [2017]), Nicolangelo Gelormini surprend et fait montre d’une habileté à laquelle nous ne nous attendions pas au regard de la médiocrité du début de son film. La Tentazione fait donc partie de ces oeuvres méritant la patience de son spectateur, qui sera au final heureusement surpris plutôt que mortellement déçu. Ce qui est préférable.
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