Manana. Combien de fois entend-on ce Manana dans le film ? Tout le monde lui parle, tout le monde souhaite ramener Manana à la raison, vers une famille qu’elle ne souhaite plus voir, ou du moins pas tous les jours, avec laquelle elle ne souhaite plus vivre, ou du moins pas tous les jours. Manana cherche à s’évader de la sphère familiale qui l’enserre et l’enferme, qui l’étouffe et l’écrase dans son trop plein de bruits, de promiscuité et d’amour. Une famille qu’elle ne veut plus voir de si près. Manana veut un appartement à soi. Un espace pour elle. Pour rêver, travailler, respirer. Apprécier un quotidien qu’elle ne parvient plus à aimer à force de vivre dans une trop grande proximité des siens. Proximité telle qu’elle ne parvient plus ni à les voir, ni à les entendre. Lors de la soirée d’anniversaire en son honneur, elle fuit, se retranche sur le balcon, dans l’absence et le silence pendant que tous font la fête. Amis venus la voir, frère et belle-soeur.

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Assez rare pour le souligner, c’est un couple qui tient la caméra, Nana (Ekvtimishvili) et Simon (Gross) sont des cinéastes géorgiens, ils ont présentés Une famille heureuse à la dernière Berlinale et au festival de Sundance. Une famille heureuse ? Belle antiphrase ! Le choix de Manana ne convient pas à la famille justement. Contre l’avis familial, contre sa mère, ses oncles et tantes et surtout ce mari qu’elle abandonne à l’appartement de ses parents à elle. Soso peut bien partir, lui aussi, s’il en a envie, elle a fait le choix de la solitude. Un choix que beaucoup juge égoïste. « C’est quoi ton problème ? Tu pourrais faire un effort. Il n’existe pas de famille sans problèmes ». Tout le monde sort l’artillerie des arguments rodés, du tu ne peux pas faire ça. Pas toi, une femme, une mère. Mais pour Manana c’est une question de survie ou plus simplement, un besoin vital de se mouvoir, chanter, vivre seule. Au marché, elle peut enfin choisir avec plaisir ce qu’elle désire, sentir, toucher, retrouver le goût des choses, de la vie comme elle va, vient. Comment ne pas y voir une critique en filigrane d’une société qui a oublié de laisser un peu d’espace aux femmes pour s’émanciper. On lui enjoint de suivre les pas de sa mère qui a tout sacrifié à son mari et ses enfants, qui leur a laissé faire des études. Même la télévision le serine, la femme s’épanouit en s’occupant de son foyer et de ses enfants« Pour qu’une famille soit heureuse, la mère doit se sacrifier pour les siens, élever ses enfants. »

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Or Manana travaille, elle est professeur, elle n’a aucun rêve démesuré si ce n’est agrandir son espace à elle. Ses enfants sont grands, mariés ou sur le point de l’être. La mise en scène privilégie une caméra qui tourne autour des différentes composantes d’une famille vivant à six dans un appartement sans doute trop petit pour le nombre. La caméra tournoie et enserre, enferme, encercle l’espace et le clôt. Il faudra à Manana un balcon sur les arbres, sur la nuit, le vent, la pluie pour que l’espace s’ouvre et acquiert une densité, une odeur de liberté. Le spectateur respire ces senteurs le long de plans qui s’agrippent à l’espace ouvert, enfin ouvert sur le monde. Le champ s’élargit et gagne en profondeur. Et la musique va déployer l’espace en mode majeur. Contrapuntique, elle participe de ce mouvement d’élargissement et prend de plus en plus d’ampleur. De la Marche Turque de Mozart qu’écoute Manana à son balcon au chant qu’elle pousse le long de ces cordes de guitare réparées, jusqu’au choeur polyphonique d’hommes à la fête des anciens étudiants qui monte à nos yeux embués.

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Les cinéastes s’emparent aussi bien du collectif que de l’individu, du groupe familial que de Manana, ils orchestrent le mystère de cette femme qui part, qui quitte son foyer pour s’inventer ailleurs. Et son extrême sensibilité est de ne pas opposer les deux, de ne pas amener de réelle confrontation brutale. « Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » Gide n’a pas connu Manana. Elle semble dépasser le conflit dans une sérénité retrouvée, une absence de justification, un évitement permanent de la confrontation et de la lutte armée à coups d’arguments acerbes que d’aucuns auraient tenté. Elle part. Sans reproches. Et sans retour en arrière possible. Le passé revient lui dire ce qu’elle n’a pas su voir, ce qu’elle a confusément senti peut-être. Au-delà de sa liberté reconquise, c’est toute sa vie qui est à remettre en perspective. Mais Manana ne cherche pas à revenir demander des comptes. Elle est partie. Et elle n’a pas rompu pour autant ni avec sa famille, ni avec son passé. Elle a fait ce pas de côté qui lui permet d’avancer, de garder la tête haute et la sérénité qu’elle avait perdue. Nana et Simon signent ici un beau portrait de femme, une femme qui rompt avec la famille traditionnelle et refuse de se laisser dicter ses choix par les convenances ou la morale grégaire.

A propos de Séverine Danflous

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