Les sorties coup sur coup de deux films en un mois, Mort sur le Nil et Belfast, nous permettent aujourd’hui de nous poser une question légitime sur leur réalisateur : qu’est-il arrivé à Kenneth Branagh ? D’abord acteur shakespearien dévolu aux planches avec la Royal Shakespeare Company, puis cinéaste réalisant ses films en toute indépendance, entre adaptations intéressantes des pièces du grand dramaturge anglais (de ce bel Henry V [1989] qui inaugurait sa carrière derrière la caméra à Peines d’amour perdues en version comédie musicale [2000] en passant par l’excellent Beaucoup de bruit pour rien [1993] ou par un monumental Hamlet de quatre heures [1996]) et films ambitieux mais confidentiels souvent marqués du sceau de la littérature ou du théâtre (Peter’s Friend [1992] ; Au beau milieu de l’hiver [1995] ressemblant à une sorte de discret making of de son futur Hamlet ; Frankenstein [1994]), il est peu à peu tombé dans le giron des studios. S’il ne s’est pas totalement départi de son appétence pour l’objet littéraire porté à l’écran, étant donné que la quasi-totalité de ses films sont des adaptations, il s’avère que le moule hollywoodien a fait du cinéma de Branagh un objet conditionné pour les multiplexes, où le geste de créateur se love jusqu’à disparaître dans le cahier des charges des productions mainstream. Ce n’est pas pour rien que le metteur en scène britannique a en son temps été choisi pour être le maître d’oeuvre de la mise en place de la franchise Thor (2011), pierre indispensable pour jalonner le sentier du Marvel Cinematic Universe cheminant encore jusqu’à notre année 2022 (le quatrième volet consacré aux aventures super-héroïques du dieu nordique devrait sortir l’été prochain).

Belfast ville en état de siège (J. Dornan) (©Universal Pictures International)

L’arrivée de Belfast dans la filmographie de Kenneth Branagh était donc intrigante : pour la première fois depuis longtemps sur un écran français (nous laisserons de côté le récent All is True [2018], inédit dans nos salles hexagonales), un projet du cinéaste s’annonce comme personnel, ce qui n’était pas arrivé depuis une quinzaine d’années (depuis l’adaptation de la pièce de Shakespeare Comme il vous plaira [2006]). Belfast est une fiction autobiographique racontant l’enfance du cinéaste dans la ville principale d’Irlande du Nord, cité à feu et à sang, tiraillée par les émeutes provoquée par les dissensions religieuses entre Catholiques et Protestants, les premiers étant alors régulièrement attaqués par les seconds qui voudraient les voir décamper. Le point de vue adopté est celui du benjamin d’une famille de Protestants tolérants, souhaitant la paix et l’harmonie avec leurs voisins connus depuis toujours et pris dans l’étau du conflit, devant choisir entre leur amitié pour ceux qui vivent dans la même rue qu’eux ou les belligérants protestants qui les considèrent comme des traîtres. Une déchirante troisième voie s’envisage alors : l’exil.

Il n’y a pas grand-chose à dire sur la démarche du cinéaste de renouer avec ses racines, Branagh se servant du cinéma pour sonder avec une tendresse teintée de mélancolie les joies d’une enfance brutalement interrompues par des enjeux plus forts et injustes qu’elles. La première séquence du film est de ce point de vue assez réussie pour montrer la tension exercée par la violence sur l’innocence de Buddy (Jude Hill, plutôt juste), l’enfant-alter ego du petit Kenneth de 1969 : armé d’un glaive de bois et d’un couvercle de poubelle faisant office de bouclier, le gamin se vante auprès des habitants de sa rue avoir tué son lot de dragons pour la journée ; son regard se fige alors sur les émeutiers qui envahissent son quartier, jetant des pierres et faisant exploser des voitures devenues cracheuses de feu, métaphores de dragons autrement plus dangereux que ceux de l’imaginaire de l’enfant. Belfast touche souvent en cela : dans sa façon de faire voisiner l’innocence de Buddy, la douceur de sa vie avec ses parents (un père aimant mais absent, une mère dévouée), la tendresse de ses grands-parents (personnages émouvants très joliment interprétés par Judi Dench et Ciarán Hinds) et son attrait pour le cinéma avec la violence du réel, jusqu’à les mêler parfois presque indistinctement (le montage faisant de la rue rectiligne cernée par les barbelés et gardée par les rondes des habitants du quartier une reconstitution de la voie principale de la ville de planches dans laquelle marche Gary Cooper dans High Noon de Fred Zinnemann que Buddy vient de regarder à la télévision).

Chasser les dragons : l’imaginaire avant le réel (J. Hill) (©Universal Pictures International)

Cette approche nostalgique et mélancolique, encore renforcée par le fait de faire d’un personnage d’enfant le dépositaire du point de vue, prend un risque cependant terrible : celui de créer une forme de manichéisme vraiment dommageable pour la bonne tenue d’une œuvre qui tomberait alors dans une facilité émotionnelle lénifiante, montrant les gentils habitants du quartier de Buddy et les méchants émeutiers ne sachant user que de la violence physique ou morale pour arriver à leurs fins. Branagh réinvente ici de façon grossière le fameuse antagonisme entre terreur et pitié du théâtre tragique, à ceci près que Belfast ne se montre jamais comme une tragédie mais plutôt comme la chronique douce-amère d’une enfance contrariée, un peu à la manière du Hope and Glory de John Boorman (1987) que l’on n’arrive jamais vraiment à oublier et auquel le film de Branagh ne peut décemment pas se mesurer. Le problème de ce manichéisme est de faciliter les enjeux des personnages enfermés dans leurs positions, de les moraliser et, ce faisant, d’empêcher le spectateur de décider par lui-même. Belfast cherche finalement moins la force d’évocation que la volonté de démonstration, c’est sa plus grande faiblesse.

Lien entre le petit garçon et le cinéaste hollywoodien (J. Dornan ; J. Hill) (©Universal Pictures International)

Ceci est encore renforcé par la mise en scène de Branagh, encore une fois démonstrative, très académique, empreinte des systèmes de représentation dont raffole le cinéma de studio hollywoodien, et que l’on retrouvait déjà le mois dernier dans son divertissant mais totalement anodin Mort sur le Nil : l’idée d’une différenciation noir et blanc / couleurs pour délimiter ce qui serait de l’ordre du présent et du passé, du réel et de la fiction ; le choix des panoramiques circulaires annulant les champs-contrechamps ou les raccords regards et empêchant donc la moindre audace ou surprise de montage. Fondamentalement honnête, parfois touchant, Belfast défaille cependant à être un geste de cinéma marquant du fait de son caractère profondément scolaire, nous faisant considérer avec nostalgie le cinéaste baroque que pouvait être Kenneth Branagh dans les années 90, disparu depuis un certain temps dans les limbes de l’usine à rêves hollywoodienne.

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A propos de Michaël Delavaud

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