À moins d’entrer dans une salle de cinéma au hasard, les yeux fermés, en n’ayant parcouru des yeux aucun visuel et en ignorant jusqu’au titre de l’œuvre, les premières secondes de I want your sex laissent croire à une entrée en matière plutôt directe. « Fuck. Fuck. Fuck. (…) » scande une voix masculine haletante sur un écran noir. Alors qu’une scène de coït prend naturellement forme dans la tête du spectateur venu voir un film avec le mot « sex » sur l’affiche, l’obscurité est rompue et les imaginations lubriques sont déjouées à l’apparition du corps dont émanait la voix.
Au vu de la scène on comprend vite que ce souffle court n’était pas le râlement d’un plaisir luxurieux mais la détresse émotionnelle face à la découverte d’un cadavre flottant dans une piscine. Le clin d’œil à Sunset Boulevard s’arrête à peu près ici. S’ensuit l’interrogatoire d’Elliot au poste de police qui raconte comment il s’est réveillé après une nuit de beuverie chez sa patronne/partenaire sexuelle, Erika, et l’a retrouvée baignant amorphe dans le chlore. Sa mémoire défaillante n’apportant pas d’éclairage à cette situation morbide, il est questionné sur la relation qu’il entretenait avec la victime. C’est son récit, fait de bonds en avant, de retours arrière, de redites et de confusions qui articule le film.

Cette œuvre pop et punk, entre la comédie et le thriller sexuel, signe le grand retour de Gregg Araki qui n’avait pas réalisé de long-métrage depuis le poétique et glaçant White Bird en 2014. Certes il n’a pas été totalement absent puisqu’en 2019 il s’essayait à la série avec Now Apocalypse, un joyeux condensé de ses obsessions qui tournait peut-être un peu trop en rond pour être prolongé d’une deuxième saison. Bref, ça faisait un petit moment tout de même. Les nouvelles sont sans grande surprise, toutefois réjouissantes. Comme à son habitude, l’éternel adolescent du New Queer Cinema ne s’encombre pas de pudeur pour parler sexualité, et à 66 ans cela semble toujours autant le fasciner.
Même si le jeune assistant soumis sexuellement à sa patronne nage entre euphorie et terreur dans cette relation tronquée par des rapports de pouvoir hiérarchiques, cela n’empêche pas Araki de susciter le rire dans les moments les plus absurdes. Et s’il est aussi bienveillant avec ses personnages malgré leurs travers, c’est qu’ils sont des incarnations de lui-même à des temporalités différentes. Elliot est le jeune homme paumé en quête d’assouvissement créatif qu’il fut en début de carrière, et Erika l’artiste accomplie et reconnue qu’il est aujourd’hui. Ces deux facettes forment un couple anachronique qui pourrait paraître égocentrique. Pourtant le réalisateur parle de son dernier film comme d’une « déclaration d’amour à la génération Z ». En interview, il confie son incompréhension devant les statistiques qui révèlent une baisse drastique de la sexualité chez les jeunes et s’inquiète de la résurgence du puritanisme américain à l’ère trumpienne. Si la Teenage Apocalypse Trilogy jaillissait de la rage et de la fougue de sa jeunesse dans un contexte de violences et de discriminations systémiques des communautés LGBT, I want your sex est une ode apaisée et décomplexée à l’exploration sexuelle dans ce qu’elle peut avoir de bon et de cruel.

Dans le film, Erika envoie Elliot en présent sexuel à son amie Yvette. Cette dernière s’étonne de la démarche et met rapidement fin à l’entrevue après avoir donné une leçon au jeune assistant : « l’érotisme est un langage ». Sauf que le langage trace un cadre trop étroit pour celui qui veut découvrir ses propres limites. L’art contemporain peut parfois toucher par les seules sensations plastiques qu’il procure et s’épargner une masturbation intellectuelle plus ou moins heureuse. C’est à ce rang d’art qu’Araki, et son double Erika, semblent porter la sexualité, où la libido est tantôt créatrice de sens, tantôt animale, imprévisible par nature. La grande force du cinéma d’Araki réside sans aucun doute dans l’audace qui le mène à réaliser ses pulsions artistiques, dans le courage de s’égarer en chemin, de fuir le cadre, de ne pas être parfait.
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