Avec la sortie de son nouvel opus, I Want Your Sex, Gregg Araki revient sur le devant de la scène. L’occasion pour nous d’évoquer trois films édités il y a quelques mois en un coffret unique par les Éditions Capricci : Totally Fucked Up (1993), The Doom Generation (1995), Nowhere (1997). Ils forment ce qui est couramment appelé la « Trilogie de l’apocalypse adolescente ». Une formule revendiquée par le cinéaste lui-même, qui a expliqué que le projet a émergé à l’issue de la réalisation de Totally Fucked Up.

Dans l’Amérique conservatrice, intolérante des années 90, des adolescents vivent dans une forme de désabusement et de désespoir et sont confrontés à la violence quotidienne. Ils mènent une existence queer, ne trouvent pas leur place, se situent en tout cas en marge de la société. Le SIDA les a atteints ou les menace, et certains en conçoivent une forte angoisse. L’horizon semble bouché, une catastrophe est ressentie comme imminente par ces représentants de la génération X.
Beaucoup, même s’ils ne sont pas dotés d’une conscience sociale et politique particulièrement élaborée – eux et Araki s’expriment plutôt par slogans – pestent contre le Pouvoir et les autorités, contre le monde dans lequel ils vivent… à l’image du personnage d’Andy, dans Totally Fucked Up, qui porte un tee-shirt : « I Blame Society », de celui d’Amy, dans The Doom Generation, qui lance : « The World Sucks », quand elle pleure le chien qu’elle a percuté accidentellement avec sa voiture.
Les personnages, pour qui la musique est essentielle, sinscrivent dans une lignée trouvant son origine dans le punk, et allant du post-punk au grunge, en passant par l’indus. Dans Totally Fucked Up, l’un d’eux porte des tee-shirts de Nine Inch Nails et de Ministry. Dans The Doom Generation, un autre, en cavale, dit à un moment que ses CD lui manquent et regarde un disque de This Mortal Coil dans un magasin. Dans une autre scène, ce même personnage parle d’un concert de Thrill Kill Kult.
Pour construire l’univers musical dans lequel ses créatures baignent, y renvoyer, et donner à entendre le sien propre, Araki compose des bandes-son riches et pointues, façon jukebox de connaisseur, avec des groupes comme Unrest ou Pale Saints (dans Totally Fucked Up) ; Cocteau Twins et Slowdive (appartenant à ce que l’on appelle le shoegaze, dans The Doom Generation) ; Sonic Youth et The The (dans Nowhere) (1)….
Lesdits personnages cultivent un goût pour la mort, pour le néant, et certains sont hantés par l’idée du suicide. Deux d’entre eux évoquent d’ailleurs, au détour d’une conversation, la fin de Ian Curtis, le chanteur de Joy Division – en 1980. Ce sont les protagonistes de The Living End (1992), film qui précède immédiatement la Trilogie.
Dès ses débuts, Araki abordait plusieurs des thèmes ci-dessus évoquées, mais l’un des éléments les plus importants qui relient les films de cette Trilogie est la présence de l’acteur James Duval. Avec sa jolie gueule d’ange, il incarne des êtres sensibles, vulnérables, parfois naïfs et un peu maladroits. Dans The Doom Generation, il s’interroge, vainement, sur le sens de l’existence. Duval a quelque chose d’un alter ego d’Araki, comme pouvait l’être Jean-Pierre Léaud par rapport à Truffaut – et ce, même si le cinéaste américain s’en est défendu. Un Doinel qui jure, qui rote… !

Nous proposons de nous pencher maintenant sur le film qui se distingue, à nos yeux, de l’ensemble du fait de son équilibre esthétique et thématique : The Doom Generation – en français : la Génération condamnée, ou maudite.

Il y a trois protagonistes : Jordan (James Duval), Amy Blue (Rose McGowan) et Xavier (Johnathon Schaech). Jordan et Amy s’aiment. Brusquement, parce qu’il fuit une agression, Xavier s’immisce dans leur couple. Son arrivée crée le drame : les circonstances et son tempérament le poussent à tuer deux personnes. L’une d’elles est le gérant d’un drugstore qui a la gâchette facile et qui a accroché une affiche à l’image de la bannière étoilée et avec l’inscription : « America : Love it or Leave it »Il est d’origine coréenne, issu donc de l’immigration, ce qui donne évidemment une situation légèrement cocasse.
Le trio est obligé
de fuir la police, d’autant que c’est Amy qui est soupçonnée. Le film a des allures de road movie, d’équipée sauvage à la Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967), une influence revendiquée par Araki. En cela, The Doom Generation se distingue des deux autres films de la Trilogie et se rapproche de l’œuvre qui la précède immédiatement : The Living End (1992). Dans celui-ci, deux homosexuels séropositifs, Jon et Luke, partent en cavale à bord d’une voiture après que le second a tué un homophobe et un policier. Dès sa sortie, des critiques américains comme Jim Emerson ou Kevin Thomas ont convoqué Thelma & Louise de Ridley Scott (1991) et ont parlé d’une version « gay ».

The Doom Generation est une descente aux enfers. Tout au long du film, au point que l’on frôle le comique de répétition, les protagonistes sont confrontés au chiffre 666, notamment quand il s’agit de payer les additions de leurs achats. La tragédie éclate au moment où le trio est attaqué par une bande de jeunes criminels nationalistes qui se revendiquent également de l’idéologie nazie. L’avant-dernière scène du film est d’ailleurs particulièrement sanglante, éprouvante.

En chemin, Jordan et Amy, qui ont évoqué au début du récit leur virginité, découvrent la sexualité, une sexualité relativement libre. Grâce à Xavier, qui joue le rôle d’aiguillon, de catalyseur. Les relations charnelles ont lieu entre homme et femme. Le réalisateur, qui a revendiqué son homosexualité, et qui raconte souvent des histoires d’hommes gays et, parfois, de femmes lesbiennes, prend soin de faire apparaître au début du film le carton suivant : « Un film hétérosexuel de Gregg Araki ». Il est possible qu’il ait procédé ainsi avant tout pour élargir son public, mais le fait est là.
Cela dit, il s’avère qu’il y a une attirance entre Jordan et Xavier, celui-ci ayant selon ses dires multiplié les expériences sexuelles hors normes,
y compris la zoophilie. Cette attirance ne donne d’abord lieu qu’à des rapprochements physiques sans contacts réels. La dernière scène d’amour du film est censée permettre à Amy de le faire avec deux hommes, en l’occurrence Jordan et Xavier. Elle pourrait permettre alors à ceux-ci de vivre une relation homosexuelle – bisexuelle. C’est d’ailleurs à ce moment précis que le trio est sauvagement attaqué par les jeunes barbares.
Jordan et Xavier portent en eux une virtualité homoérotique, ce qui confère donc à l’introduction du film une dimension quelque peu ironique.

On aurait tort de ne retenir des films d’Araki qu’un nihilisme radical et distanciateur, que le cynisme et l’« amoralité » dont parlait le célèbre critique américain Roger Ebert à propos de The Doom Generation (2). Jordan et Amy s’aiment et n’arrêtent pas de se le dire. Comme Jon et Luke dans The Living End, comme Dark et Mel dans Nowhere. Ils se respectent, prennent soin l’un de l’autre.
Il y a chez beaucoup de personnages un hédonisme – une volonté de jouir dans le présent – et un esprit de révolte tout à fait sains.
Un très beau moment, dans The Doom Generation, est celui où Amy est dans la baignoire d’un motel où elle et ses deux comparses se sont arrêtés pour passer la nuit. Elle est filmée pendant plusieurs secondes le regard perdu. Nous avons personnellement perçu en cette scène, ému, une forme de fragile mélancolie.
L’irresponsabilité parfois revendiquée par Araki est finalement le gage de sa vitalité.
Le metteur en scène a lui-même eu besoin, à raison, de déclarer : « Dans les années 90, on me répétait que mes films étaient nihilistes et je répondais toujours que je les croyais romantiques. The Doom Generation est sorti à la même période que Kids de Larry Clark, qui pour moi est vraiment nihiliste. Personne dans ce film ne croit en rien. Le personnage que joue James dans les trois films est un romantique absolu qui cherche son âme sœur à chaque fois. Cette recherche du grand amour est au cœur de la trilogie, c’est le noyau émotionnel de l’ensemble qui l’empêche de basculer dans le pur nihilisme punk. J’ai toujours été très influencé par la musique, surtout des groupes de cette époque comme les Smiths ou The Jesus and Mary Chain qui expriment ce besoin de connexion dans un monde chaotique et déroutant » (3).

Dans un texte important qu’il a écrit sur Huit et demi de Federico Fellini (1963), le théoricien du cinéma Christian Metz a noté ce fait « paradoxal » et « éclatant » que le film est une « méditation puissamment créatrice sur l’impuissance à créer » (4). Mutatis mutandis, nous souhaitons appliquer ce type de constat aux films d’Araki évoqués ici. Beaucoup des personnages qu’il a mis en scène pour l’écran ne croient pas en grand-chose, n’accomplissent quasiment rien, parfois se suicident ou finissent assassinés. L’important est que le cinéaste, lui, n’a cessé de créer des œuvres bouillonnantes et subversives, de vivre pour cela.

Notes :

1) Sur l’importance vitale de la musique pour Araki, on peut se reporter à son interview publiée le 12 mai 2023 sur le site Synth History (cf. https://www.synthhistory.com/post/interview-with-gregg-araki).
On remarquera que le cinéaste ne cite et n’utilise, en tout cas pour la Trilogie, quasiment que la musique de groupes, pas celle d’artistes/chanteurs individuels. C’est intéressant quand on sait que plusieurs de ses films ont une dimension véritablement chorale.

2) Cf. l’article sur The Doom Generation paru dans le Chicago Sun-Times du 12 novembre 1995. Reproduit in https://www.rogerebert.com/reviews/the-doom-generation-1995

3) Cf. l’entretien de décembre 2024 reproduit dans le Dossier de presse.
Ou encore : « L’humour et le design du film créent un certain niveau de distance. En même temps, je ne me fiche pas du tout de mes personnages : je les aime, je suis de leur côté. (…) Mon second degré s’applique essentiellement au monde chaotique et violent qui les entoure. Mais en ce qui concerne leurs relations, leurs émotions, je suis à fond avec eux » In Serge Kaganski, « The Doom Generation » [Les Inrockuptibles, 30 novembre 1994. Cf. www.lesinrocks.com/cinema/the-doom-generation-42023-30-11-1994/].

4)
Cf. Revue d’Esthétique, Tome XIX, fasc.1, janvier-mars 1966, pp.96-101. Reproduit in Essais sur la signification au cinéma – Tome 1, Éditions Klincksieck, Paris, 1968, pp.223-228.

Infos : 

The Doom Generation, comme Nowhere, a été restauré en 4K. Araki s’est pleinement impliqué dans le travail et déclare dans l’entretien de septembre 2024 reproduit dans le Dossier de presse : « On les a entièrement recolorisés d’après les négatifs originaux et on a aussi remixé le son ». Il ajoute : « Leur exploitation en salles aux États-Unis a été très courte, comme beaucoup de films indépendants de l’époque. Ils sont repartis aussi vite qu’ils sont arrivés. Ensuite, ils ont circulé dans les pires copies imaginables ». Une précision importante est également apportée dans ledit dossier : « Le film a été restauré en 4K avec l’ajout des scènes coupées lors de sa sortie en salle en 1995. Cette version est considérée comme la director’s cut, telle que voulue par Araki ».


 

Gregg Araki and Rose McGowan circa 1995. Photo : Unknown

 

 

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Enrique SEKNADJE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.