Après avoir beaucoup écrit et filmé autour de l’ambition cinématographique et de la création en elle-même, le cinéaste et écrivain belge Frédéric Sojcher revient avec Le Cours de la vie, un film jouant avec les principes de métafiction et l’art de la mise en abyme, où Agnès Jaoui incarne un rôle fidèle à elle-même : Noémie, une réalisatrice de renom, vient présenter une masterclass scénaristique dans une école de cinéma. Elle s’engage dans ce projet à la demande de son ami Vincent (Jonathan Zaccaï) perdu de vue depuis des années, directeur de cette école. Le Cours de la vie se construit alors autour de cette masterclass cinématographique, composant une création à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. D’ailleurs, selon Frédéric Sojcher, « tout documentaire est une fiction », traduisant son ambition de jongler avec les imbrications de la création artistique, et la fabrique de la fiction. Dans son nouveau film, la tonalité se rapproche de la Nouvelle Vague, avec ce jeu sur le métacinéma, se faisant également le miroir d’une intrigue romantique autour de retrouvailles de deux amoureux passés. Le Cours de la vie interroge le scénario et le personnage de fiction, tout en faisant vivre à ses propres personnages une histoire chargée en nostalgie, en non-dits et en regrets.

Noémie (Agnès Jaoui) de dos donnant une leçon de cinéma à des étudiants dans un amphi

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Le film de Frédéric Sojcher suit un procédé ingénieux permettant d’y sculpter un relief mouvant et sensible. En faisant d’une masterclass de cinéma sur le scénario l’intrigue principale du Cours de la vie, le réalisateur belge s’ancre dans la lignée du métacinéma, et plus précisément de la métafiction. On pense alors à La Nuit américaine de Truffaut (1973), ou au Mépris de Godard (1963), tous deux construits autour du tournage d’un film fictif. Cependant, dans Le Cours de la vie, le procédé prend encore plus de hauteur, en abordant le scénario au cinéma dans sa dimension imaginaire et créative, et dans ce qui définit son processus d’élaboration et son essence dramatique. Le film s’inscrit alors dans une veine du cinéma de la Nouvelle Vague en réinventant ses codes : la dimension métacinématographique devient plus explicite et plus méta encore, grâce à cette masterclass de Noémie constituant la prise majeure du Cours de la vie, entrecoupée de scènes de l’intrigue sous-jacente. Ce mode de réalisation contribue certainement à un hommage, teinté de dérision, à ce type de cinéma, échappant pourtant à toute trace de prétention, grâce à son humour et sa légèreté l’éloignant assurément de ces films où l’ambition autoréférentielle et le nihilisme prennent le pas sur l’honnêteté intellectuelle. Ici, Frédéric Sojcher ne fait pas de la masterclass de Noémie une leçon avec ascendance, mais au contraire une occasion de réfléchir sur les mécaniques du récit et de la fiction liées à la manière dont chacun appréhende l’existence — « Décortiquer la psyché humaine peut être aussi haletant qu’un thriller », affirme la scénariste. Le Cours de la vie propose ainsi une expérience méditative sur le lien inébranlable entre fiction et expérience du réel, et la nécessité absolue du récit et des histoires dans la vie humaine. En filmant cette masterclass scénaristique, Frédéric Sojcher instille une dimension émotionnelle par la représentation de la relation entre la réalisatrice et Vincent, qui trouvent alors l’occasion de se retrouver et de s’interroger quant à leur passé respectif et commun. La référence amusée aux films de la Nouvelle Vague se retrouve, en parallèle, dans ce jeu de double caméra filmant la masterclass, projetée sur une pellicule tronquée sur les côtés ; ainsi que dans le titre même, évoquant Les Choses de la vie de Claude Sautet (1970), Sauve qui peut (la vie) (1980) et autres Vivre sa vie (1962) de Jean-Luc Godard. Frédéric Sojcher n’hésite d’ailleurs pas à s’amuser avec l’autoréférentialité, comme dans le choix de l’actrice jouant la fille de Vincent, qui n’est autre que la protagoniste du documentaire du même réalisateur, Je veux être actrice (2016). La bande originale composée par Vladimir Cosma ajoute à ce processus référentiel avec lequel Frédéric Sojcher joue.

Noémie (Agnès Jaoui), femme blanche et brune, qui donne une leçon

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Au-delà de cette ambition métafictionnelle, et de ces clins d’œil amusés au cinéma, Le Cours de la vie suit une démarche de mise en abyme autour de la création et de la fiction, à travers la masterclass de Noémie. Dès le début de la leçon, la scénariste lie l’expression « et si » à un « passeport pour l’imaginaire », que l’on peut alors rapprocher des retrouvailles de Noémie et Vincent, réalisées grâce au « et si je l’invitais à présenter une masterclass dans mon école ». La leçon se concentre sur une réflexion majeure autour du personnage de fiction, qui doit être à la fois « universel et unique », mais aussi avoir un « point de démence », qui serait la « source de son charme ». Toujours teinté d’humour, Le Cours de la vie ne cherche jamais à interroger des problèmes fondamentaux et essentiels autour de la fiction et de l’écriture scénaristique sous couvert de sérieux et de solennité. C’est d’ailleurs ce décalage constant entre le sérieux du sujet abordé et la verve drôle et sensible déployée qui fait du film de Frédéric Sojcher une expérience intelligente et légère. Ce charme comique s’illustre notamment lors de cette séquence où deux étudiants de l’école évoquent leur difficulté à répondre aux questions types autour du personnage concernant leur film en cours de création —une histoire de guerre entre un globule rouge allié à un globule blanc et un cancer du sang— : « comment savoir leur couleur préférée ? ce qu’il y a dans leur portefeuille ? ». Noémie y répond avec espièglerie en soulevant la nécessité de définir la journée-type d’un globule, ou de parler de ses rêves —Souhaiterait-il sortir du corps humain dans lequel il vit afin de découvrir le monde extérieur ? Ainsi, par l’entremise de ce jeu de mise en abyme autour de la création du personnage de fiction, Frédéric Sojcher façonne une intrigue tout en relief et sincérité créative.

Noémie et Vincent (Jonathan Zaccaï)

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La masterclass de Noémie convoque un lien entre le travail thérapeutique et le travail d’écriture, en posant qu’au tout début de la volonté créatrice, les idées foisonnantes se révèlent bien souvent faites de représentations stéréotypées et préconçues sur le personnage, tout comme avant d’entamer un travail psychologique sur notre personne. Pour ce faire, l’indiscrétion et la lucidité sont de mises, sans quoi il ne serait pas possible d’écrire un scénario intéressant : ce phénomène de l’indiscrétion surgit dans le discours de Noémie dès lors qu’un étudiant lui demande la problématique de sa vie. Elle finit par dévoiler sa peur de l’abandon, qui la pousse à « quitter les gens avant qu’ils ne [la] quittent » ou, comme dans la chanson de Jane Birkin, « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ». Teinté d’interrogations existentielles autour de la compréhension de soi et des autres, et de sa disposition à s’engager dans la vie et dans l’essence de surprise qu’elle a à nous fournir, Le Cours de la vie se pose comme un manifeste à la fois scénaristique et philosophique —deux notions irrémédiablement liées, dans la pensée de Noémie. Sa masterclass détient d’ailleurs une véritable fonction narrative et disruptive dans le film de Frédéric Sojcher, dans la mesure où elle peut finalement se voir comme un deus ex machina. En effet, Noémie parle de la création du personnage de fiction comme un travail de deuil accéléré, mettant alors en lumière son propre deuil à propos de son frère qu’elle n’a jamais vraiment pu entamer. Or, sa leçon scénaristique, au fil des séances, la mène à enfin prendre la parole pour la première fois. C’est également le cas pour sa réflexion autour de la peur de l’abandon, qui prend tout son sens via les retrouvailles et les discussions de Noémie et Vincent, où les aveux finissent par éclater.

Ce n’est pas seulement un film sur une masterclass cinématographique que Le Cours de la vie compose, mais aussi une masterclass sur la thérapie par la parole et l’art de vivre avec passion.

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