L’inspecteur Bin est quasiment un archétype, voir une synthèse du héros du film noir : il fume clope sur clope, se shoote aux anti dépresseurs depuis le suicide de sa petite amie, erre dans son appartement, ne dort pas. Il entretient une relation chaotique avec une fille aussi perdue que lui. Fatigué et largué, il continue de mener une existence sans lendemain, se raccrochant à son métier de flic, sans pour autant être surinvesti. Son coéquipier et ami l’aide comme il peut à maintenir un cap, à le ramener dans le monde des vivants. Il est envoyé à Changsha au cœur de la Chine pour enquêter sur la disparition d’un jeune homme dont le bras a été retrouvé sur les bords de la rivière Xiang. L’enquête piétine jusqu’au jour où il rencontre une mystérieuse chirurgienne, Li Xue, qui prétend être la sœur de la victime. Plus étrange, elle a rêvé de l’endroit où se trouve une partie du corps de son frère. Les deux flics se rendent sur les lieux et retrouvent bien le torse du cadavre. Suspectée, Li Xue cache aussi un secret lié à la mort de sa fille.

Un été à Changsha : Photo Lu Huang, Zu Feng

Copyright Damned Distribution

Avec ses faux airs de Memories of Murders, dont il reprend le postulat initial, Un été à Changsha déroute, ne s’inscrit pas pleinement dans le genre auquel il est censé appartenir. Une veine sentimentale parasite le récit dès le début. Feng Zu s’intéresse davantage au  spleen de l’inspecteur qu’à l’intrigue cousue de fil blanc, nous amenant vers des révélations hasardeuses, des indices disséminés sans logique jusqu’à la résolution de l’intrigue à la moitié du film. Cette construction s’avère surprenante et décevante, laissant une impression d’inachevée comme si les auteurs se désintéressaient de la partie polar. Que raconter ensuite ? Ce que finalement, Zu Feng a commencé à ausculter en creux, c’est-à-dire la description d’un pays malade, marqué par la dépression et la perte de repères. Malgré la chaleur étouffante qui baigne Changhsa, rien de lumineux ne traverse l’écran. Le réalisateur tisse un portrait sombre de la Chine moderne à travers ses personnages démunis, ne parvenant pas à s’extirper d’un passé traumatique. Bin et Li, aussi neurasthéniques et fantomatiques l’un que l’autre, sont marqués par le destin : ils affichent cette même mine éteinte, sans vie. Ils vont tenter dans une deuxième partie de se donner une chance, de se reconstruire. Seulement, la difficulté de communiquer dans une contrée qui a gommé les individualités demeure plus forte, dimension qui passe par cette belle métaphore de la tête à retrouver, symbole de la perte d’identité et d’une recomposition impossible.

Un été à Changsha : Photo Zu Feng

Copyright Damned Distribution

Mais voilà, passées ses belles promesses, ses moments émouvants, Un été à Changhsa déçoit par sa  narration filandreuse, ses bifurcations qui peinent à convaincre. L’impression d’assister à deux films qui n’arrivent pas à cohabiter ensemble, l’un assez grand public et, il faut le dire, alléchant, proche des meilleurs thrillers asiatiques, et l’autre, plus introspectif et mélancolique, laisse un goût d’inachevé.

Zu Feng a du talent, il sait installer une ambiance poisseuse sans avoir recours à des artifices, en filmant simplement des personnages englués dans leur quotidien. Sa mise en scène élégante, tout en plans fixes s’installant dans la durée, parvient à créer un malaise diffus qui ne vous lâche pas, mais il ne sait pas toujours où il va, se perdant dans une conclusion décevante, sans grand relief, plaquant alors un discours pessimiste plus morne que réellement convaincant, à l’image d’une tentative de suicide frisant la niaiserie.

Un été à Changsha : Photo Lu Huang

Copyright Damned Distribution

On sort de la salle avec cette impression mitigée d’avoir assisté à un bon film qui se révèle toutefois frustrant, sentiment partagé sans doute par les deux rescapés, celui de ne pas avoir saisi la chance de sceller leur rencontre, d’apprendre à se connaître. Trop de fantômes les éloignant l’un de l’autre.

Comédien aperçu dans Mystery de Lou Ye ou Coming Home de Zang Yhimou, Feng Zu se révèle surtout avec son premier long métrage un remarquable directeur d’acteurs, posant sur ses personnages une empathie tangible  que la caméra parvient à capter grâce au très beau travail du directeur de la photo. Il s’est d’ailleurs donné le rôle principal, celui de l’inspecteur Bin, conférant une épaisseur à cette silhouette dépressive, avec ce visage cerné et las, évoquant les prestations de Yakusho Koji dans les films de Kiyoshi Kurosawa. Face à lui, Lu Huang dégage une aura mystérieuse, une fascination contagieuse qui enveloppe le récit d’un mystère dont le film hélas n’est pas toujours à la hauteur.

 

 

 

 

 

 

 

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