« Créer, c’est toujours parler de l’enfance. » Rarement cette citation de Jean Genet n’aura semblé aussi appropriée pour qualifier le travail de Roman Katchanov, Inessa Kovalevskaya, Eduard Nazorov et Youri Norstein, ces quatre réalisateurs réunis dans un même programme par Malavida Films. Cet alliage judicieux, qui rappelle à la fois l’inventivité du cinéma soviétique d’animation de la seconde moitié du vingtième siècle et la poésie qui émane de ce genre cinématographique trop souvent oublié, s’explique par les liens qui unissent ces quatre auteurs. Chacun d’eux a travaillé pour les studios Soyouzmoultfilm, qui furent créés en 1936 afin de réunir les meilleurs animateurs de l’URSS. Très vite, ce lieu de production s’est imposé comme l’un des plus importants au monde, se caractérisant par ses innovations et la diversité de ses méthodes d’animation. Cette hétérogénéité se retrouve dans les quatre courts-métrages sélectionnés ici : si deux d’entre eux sont de purs dessins animés, Le lionceau et la tortue (Inessa Kovalevskaya, 1974) et Il était une fois un chien (Eduard Nazarov, 1982), La Moufle (Roman Katchanov, 1967) a été réalisé en stop-motion – remise au goût du jour par les créations de Wes Anderson et les succès de Wallace et Gromit, pour ne citer qu’eux – et Le petit hérisson dans le brouillard (Youri Norstein, 1975) a quant à lui été tourné selon la technique plus singulière du papier découpé. Ce dernier, souvent récompensé et qui reste aujourd’hui l’un des courts-métrages les plus célèbres, a notamment été loué par un autre maître de l’animation :  Hayao Miyazaki. Comme chez le cinéaste japonais, on retrouve dans ces quatre micro-récits une même ingéniosité enchanteresse sur laquelle il convient de s’arrêter un bref instant.

La diversité des techniques énoncée précédemment conduit chacun de ces quatre films à s’implanter dans une esthétique bien distincte, que vient renforcer la variété des cadres spatio-temporels. De la forêt presque irréelle du Petit hérisson à l’urbanité moribonde de l’URSS des années soixante (La Moufle) en passant par le petit village ukrainien (Il était un chien) et la jungle épurée (Le lionceau et la tortue), il n’y a rien de commun. Mais sous cette hétérogénéité des formes et des univers diégétiques se cache des histoires empreintes de similarités. Chacun d’entre elles affiche en effet une même volonté de célébrer les pouvoirs de l’imagination : c’est bien sûr le cas dans La Moufle où le regard de l’enfant esseulé parvient, par sa seule puissance, à transformer un gant en un animal de compagnie, mais aussi dans Le lionceau où l’enthousiasme insouciant du petit animal fait danser le soleil et métamorphose la tortue en un jet-ski capable de surfer sur la mer. Autant d’inventions oniriques imprègnent Le Petit hérisson qui transforme un bâton peuplé de lucioles en une lanterne éclairante et dont le parcours est jalonné de visions oniriques qui semblent parfois être seulement le fruit de sa capacité à s’émerveiller. Plus que l’imagination, c’est donc le regard de l’enfance et sa capacité créatrice qui sont ici magnifiés à travers ces incarnations, animales comme humaines. L’inventivité n’est pas pour autant absente d’Il était un chien qui se concentre sur deux vieillards exclus de la société puisque les deux ennemis d’hier – le chien et le loup – se lient et échafaudent des plans ingénieux pour échapper à leur ostracisation. Car si l’on excepte Le lionceau, qui s’adresse aux plus petits, aucun angélisme ne recouvre ces récits dotés d’une certaine gravité. La tentation du suicide est même évoquée dans l’un d’entre d’eux dans un plan saisissant où la branche choisie pour la mise en place d’une pendaison laisse poindre derrière elle le visage rassurant de la lune comme promesse d’une autre solution. Ce plan résume ici la volonté commune à ces quatre films de laisser la poésie reprendre le dessus sur une réalité sociale – Il était une fois un chien – ou familiale – La moufle – bien triste ainsi que sur l’effroi et les dangers qui se nichent à chaque coin de regard. Enfin, chacun d’eux se caractérise également par un même éloge de l’amitié, toujours représentée comme un défi aux conventions et indifférente à son caractère improbable, notamment dans Il était une fois un chien où se retrouvent deux êtres autrefois antagonistes. La dernière scène laisse toutefois planer la menace d’une dissolution de ce lien, contrastant ainsi avec celle du Petit hérisson où l’on se réunit pour regarder ensemble les étoiles. Mais si elles apparaissent légèrement divergentes, ces deux conclusions laissent transparaître une même beauté et une même tendresse qui constituent tout le sel de ces quatre courts-métrages.

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