Copyright Wayna Pitch

Mickey and the Bear ? Ne pas se fier au titre qui laisserait supposer un univers de bande dessinée rigolarde. Ne pas se fier aux premiers plans qui pourraient faire croire à un remake de Ken Loach : un père que sa fille mineure vient rechercher au poste de police. Ne pas se fier non plus aux plans qui suivent, emportés par une bande son légère. C’est petit à petit que le premier long-métrage d’Annabelle Attanasio tisse sa subtile partition. Et c’est immédiatement que Camilla Morrone impose sa présence magnétique, son humanité mélancolique et sa distance fataliste, pour happer le regard et porter le film de bout en bout.

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Rôles inversés.

Lui, c’est le père, vétéran bardé de médailles et de blessures de la guerre en Irak ; mais c’est elle, Mickey qui dégage l’aura d’une guerrière du quotidien. Qui est vraiment Mickey, qui est vraiment l’ours du titre ? A priori Mickey serait bien cette fille de bientôt dix-huit ans qui a perdu sa mère jeune d’un cancer, et bien loin de ressembler à une petite souris fragile ou à un personnage comique. Et l’ours balançant tour à tour entre la douceur de la peluche et les coups de griffe du mal-léché, c’est lui, le père. Mais le renversement des rôles sur lequel repose leur couple amène à s’interroger. Le Mickey grotesque, infantile, ne serait-ce pas plutôt ce rescapé d’un corps de marines atteint de graves troubles de stress post-traumatique, parodie de parent irresponsable ? Et le véritable ours qui va déployer et faire rugir sa force au milieu des figures abusives d’une Amérique rurale et patriarcale, au final n’est-ce pas elle, l’adolescente qui va se révéler lors du long et poignant plan final ?

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“J’irai nulle part”.

En attendant, difficile de qualifier l’équilibre ténu et tendu du jeu de cette dernière, sur le registre de la puissance calme, distante et déterminée laissant entrevoir une longue connaissance des réalités de l’existence contrastant avec son jeune âge, autant qu’une profonde complicité avec ce père imprévisible, posé sur son quotidien comme une grenade dégoupillée. Père toxique et dépendant qui attaque pour se défendre, culpabilise ou ignore l’autre et surtout en abuse (littéralement en use mal) sans coup férir, se laissant nourrir, soigner, gérer, entretenir par sa fille qui a endossé bien trop tôt les responsabilités du parent qu’elle n’est pas et n’a plus. A-t-elle eu le choix ? Non, puisqu’il ne s’agit pas de choix moral pour un enfant, surtout poussé par un tel déterminisme social. Et c’est d’ailleurs ainsi qu’elle se présente, comme une qui ne se pose pas de question sur un quelconque avenir ailleurs parce qu’elle a endossé ce rôle sacrificiel alors qu’elle n’avait ni le choix ni les moyens : « J’irai nulle part », affirme-t-elle, trois mots terribles qui laissent entendre qu’elle n’entre pas dans le dilemme de savoir quel est son avenir voire son présent. A côté de la pension du père, c’est son petit emploi de taxidermiste en dehors de l’école qui les fait vivre, dans ce mobil-home où la seule présence maternelle réside au fond d’une armoire, parmi les vêtements de la mère défunte.

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Hors piste.

Donc, une pauvre lycéenne orpheline de mère, abandonnée à son sort aux côtés d’un père souffrant d’ESPT et addict à l’OxyContin au fin fond de l’Amérique rurale. De nombreux traits d’une modernité en crise semblent convoqués ici : retour des soldats américains, crise des opiacés, misère d’une certaine ruralité, cancer dû aux polluants, incurie de la psychiatrie et de la protection de l’enfance. Sans en faire des thèmes mais sans les contourner, Mickey and the Bearpourrait faire craindre un fâcheux misérabilisme, une caricature de l’Amérique sombrant dans la précarité et la défaite des services sociaux. Il n’en est rien. La mise en scène fluide et élégante, l’interprétation remarquable, le montage intimiste et épuré hissent le film à un tout autre niveau, celui d’un cinéma indépendant résolument hors-piste et personnel, affranchi, contemporain, ouvrant la piste d’une certaine fraîcheur dans la liste des films traitant également des syndromes post-traumatiques d’une grande puissance défaite : The Deer Hunter, Apocalypse Now, The Joker… Loin des effets de manche et du grand spectacle, Mickey and the Bear cadre serré, dans l’intimité et la vérité d’un lien père-fille flirtant dangereusement avec la figure du couple, arrimé par la figure omniprésente de l’absente. L’écriture est pudique, la violence physique des hommes et des institutions reste souvent hors-champ, l’authenticité règne, le rythme très travaillé nous laisse surpris et longtemps habités par une fin semblant arriver promptement. Mickey and the Bear signe sans conteste une pépite du cinéma indépendant américain.

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Pays : Etats-Unis

Durée : 89 min

Réalisation : Annabelle Attanasio

Interprètes : Camila Morrone, James Badge Dale

Production : Bad chemicals

Image : Conor Murphy

Son : Hunter Berk

Montage : Henry Hayes

Musique : Brian McOmber, 
 Angel Deradoorian

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