Game Girls : ainsi sont désignés les groupes de femmes qui se rassemblent et, parfois, se provoquent et chahutent entre elles. Elles vivent dans Skid Row, le quartier de Los Angeles qui réunit depuis un siècle les sans-abri, les personnes démunies, celles qui n’ont plus rien à perdre. Installés dans des tentes à même le trottoir, les résidents de Skid Row représentent ce que les États-Unis peuvent avoir de plus pauvre dans le pays. Alcooliques, drogués, handicapés physiques ou mentaux se retrouvent dans ce secteur où règne une certaine insécurité, les ex-détenus des programmes de libération anticipée de prisons surchargées atterrissant à Skid Row, parmi les désaxés et les laissés pour compte. Les trois quarts de ces marginaux sont composés d’Afro-Américains.

Dans cette partie qui semble coupée du reste du monde, la réalisatrice Alina Skrzeszewska rencontre deux jeunes femmes lors d’ateliers d’expression artistique pour les femmes. Teri et Tiahna forment un couple et, ensemble, traversent les mêmes galères. Si Teri projette de sortir de Skid Row et envisage un avenir meilleur, Tiahna se montre plus timorée. La drogue, la recherche de logement, les visites dans les services sociaux, les passages par la case prison font partie du quotidien de ces deux jeunes femmes qui survivent grâce à l’amour qui les unit.

© Vendredi Distribution

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Game Girls fait partie de ces films qui se reposent entièrement sur leur sujet, comme si la gravité de celui-ci suffisait ou justifiait l’absence de traitement formel élaboré. Alina Skrzeszewska se contente alors de filmer ses héroïnes sans lumière supplémentaire, à l’épaule, sans même penser le cadre. Certaines scènes sont sombres, d’autres pâtissent d’une image terne, comme si la balance des blancs n’avait pas été faite, et l’ensemble ne semble même pas avoir été étalonné correctement.

Alors que Teri et Tiahna essaient d’échapper à leur condition sociale, la caméra d’Alina Skrzeszewska les y enferme, la pauvreté de la technique impliquant un regard condescendant, leur refusant même le droit d’être autre chose que de pauvres femmes noires de Skid Row. A aucun moment, Alina Skrzeszewska n’essaie de les sublimer, de les rendre plus fortes que leur environnement. Cela se révèle d’autant plus vrai lorsqu’elle laisse les deux femmes disparaître dans la pénombre de rues à peine éclairées par les réverbères tellement l’image est sous-exposée. Impossible de distinguer les yeux des jeunes femmes qui pourtant s’adressent à la caméra ou interpellent d’autres compagnes de galère. Seule une scène amène un peu de poésie, quand Tiahna, habillée d’une robe de mariée, évolue au milieu d’une rue sale et pas entretenue, mais le filmage reste misérabiliste, avec son cadre qui bouge, son mépris du beau plan, de la belle lumière, peinant alors à saisir le contexte. La réalisatrice s’offre aussi le luxe de souligner à quel point son film est réaliste en montrant la dangerosité du quartier : un homme qui lui reproche de filmer descend brusquement de son vélo pour l’agresser. Après tout, pourquoi le documentaire social n’aurait pas droit à sa scène spectaculaire ? Par là, la réalisatrice ne résiste pas à l’envie de se mettre en avant, de souligner à quel point elle s’est investie et a pris des risques pour son projet.

© Vendredi Distribution

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Game Girls, en s’égarant dans un développement aussi chaotique que les rues où s’étalent misère et désespoir, propose finalement un portrait banal d’un quartier défavorisé. Seules Teri et Tiahna créent du lien, au détriment d’une trame solide, entre des séquences qui paraissent indépendantes l’une de l’autre. Ainsi, la réalisatrice enchaîne une manifestation de Black Lives Matter, un atelier de paroles, Teri et Tiahna en galère avec une voiture dont la portière ne se ferme plus sans se soucier d’une quelconque cohérence narrative. De ce catalogue de péripéties, les deux jeunes femmes arrivent difficilement à tirer leur épingle du jeu, grâce à l’amour qui les lie.

Pourtant, devant la caméra, elles font preuve de pudeur, restent réservés. De façon paradoxale, cette distance, contredite par leurs engueulades régulières, affirme encore plus l’affection qu’elles ont l’une pour l’autre. Savoir rendre cela et dénoncer les conditions de vie de ce quartier de Los Angeles sont les seules réussites d’Alina Skrzeszewska. Certains diront que ce n’est déjà pas si mal, seulement, le film évoque plus un documentaire télévisuel formaté, mais brouillon, qu’une œuvre cinématographique. Aucune idée de mise en scène ne vient transcender le sujet tourné de façon assez banale sous couvert de filmer la réalité. Comme si le monde n’était déjà pas assez moche, faut-il encore le rendre plus laid en refusant d’accorder à ces femmes une belle réalisation, sans pour autant tomber dans le clinquant, qui pourrait refléter la dignité dont elles font preuve et à laquelle elles ont droit ?

Game Girls
(France – 2018 – 85min)
Réalisation et direction de la photographie : Alina Skrzeszewska
Montage : Emmanuelle Baude
Sortie en salles, le 21 novembre 2018.

A propos de Thomas Roland

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