Alejandro Jodorowksy- “Psychomagie, un art pour guérir”

À 90 ans printemps, Alejandro Jodorowsky arrive encore et toujours à nous surprendre.
La (psycho)magie de son art opère doublement : sur le spectateur et surtout sur ceux qu’ils soignent. Car la psychomagie est une pratique ô combien rocambolesque : une thérapie par les actes – et non les mots, contrairement à la psychanalyse.

Copyright Nour Films

Et qui dit acte chez l’artiste chilien, veut dire panache, aventures, rituel.
La personnalité de Jodo a toujours divisé : charmant un grand nombre et horripilant certains. Ici, que le spectateur soit un aficionado, un novice ou exaspéré par le maestro, il va découvrir une autre facette de son talent, à la fois étonnante et évidente pour qui connaît son (grand) œuvre. Car ces rituels et actes magiques parsèment toute sa filmographie depuis son premier long Fando & Lis, dont plusieurs plans jouxtent le documentaire, en passant par  La Montagne sacrée qui ouvre sur un rituel initiatique : la tonsure de deux jumelles et se poursuit par une série de scènes tableaux, nourries de symboles.

Ici, le postulat est simple : à la caméra, sa compagne, Pascale Montandon-Jodorowksy rend compte des pratiques psychomagiques de Jodo, avec une brève introduction au début sur son cheminement et un épilogue à portée plus universelle. A ce propos, deux bémols : la vidéo crache un peu, l’image n’est pas des plus heureuses et surtout, le montage est linéaire, suivant chaque cas … et s’accélère les dix dernières minutes, bâclant un final, qu’on aurait souhaité plus développé, car passionnant : la psychomagie sociale, des actions massives et spectaculaires de Jodo dans son pays natal ou au Mexique. Ces restrictions sont cependant des détails vu la singularité de son projet et sur le plan thérapeutique et cinématographique.

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Psychomagie, un art pour guérir nous résume d’abord le parcours atypique d’Alejandro J : il vient du “théâtre éphémère” : soit, ” proposer à une personne de faire quelque chose qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Un acte poétique, toujours constructif, jamais destructif. Très vite, j’ai senti que cela avait une vertu thérapeutique”. Inspiré par la psychanalyse et par l’expression futuriste “la poésie est un acte”, il a cherché une méthode pour guérir non pas par les mots mais par les actes :

La Psychomagie rend à la personne la conscience de soi, élimine ce qui l’empêche d’être soi. […] J’ai envisagé la Psychomagie comme un acte guérisseur, qui permet de toucher en soi son véritable être.

Cette thérapie artistique est gratuite et s’adapte à chaque patient. Chaque acte est différent du précédent.
En nous ouvrant les coulisses surprenantes de cette pratique, ce sont autant de traumatismes et de blocages à la fois singuliers et universels, qui se dévoilent. Cette odyssée au cœur de souffrances, diverties (au sens étymologique : détournées) et transformées par les actes proposés par le cinéaste, s’avère passionnante et essentielle. On suit deux frères qui se disputent l’amour maternel, un suicidaire abusé par son père, une femme en conflit avec sa féminité, une dépressive de 98 ans qui a une colère d’enfant… Autant de nœuds à résoudre et d’actes psychomagiques adaptés qu’on laissera le spectateur découvrir.

En nous laissant ainsi pénétrer dans ses arcanes de poète-guérisseur, Jodo s’efface et fait preuve d’une grande humilité, nous narrant comme un fabuliste et un sage des histoires bien réelles. D’ailleurs, souvent la réalité dépasse la fiction et pas que dans les rituels qu’ils suggèrent à ses patients, dans leurs histoires-mêmes  : un des récits les plus marquants est celui d’une mariée devant laquelle son fiancé s’est suicidé la veille du grand jour. L’acte suggéré sera à la hauteur, littéralement puisque son fiancé sautait en parachute…. Enfin, précision qui ne gâche rien, le film est empreint d’humour, comme ces scènes décalées où l’on voit cet homme quasi nu, peint en doré, déambuler dans le très chic Saint Germain des Près ou ce couple avançant chaînes au pied en plein Bastille, sans que les passants ne bronchent!…

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Ce documentaire est surprenant et continue à nous hanter longuement par son mélange de délicatesse (la position de Jodo), de courage et d’impudeur : celles et ceux qui recourant à la psychomagie racontent leurs traumas, face caméra, souvent en gros plans et ont également accepté qu’on filme l’acte guérisseur qui s’ensuit, qu’ils commenteront par la suite. Ça aurait pu être voyeuriste, gênant, c’est beau, touchant et nous renvoie à la fois à la complexité de l’humanité et à l’universalité de nos problèmes. En cela, Jodo est un sage et un mage.

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