Et si l’ersatz dépassait le modèle ? Et si ce petit Hundra (1983) de Matt Cimber était tout simplement un bien meilleur film que ce gros Conan (1982) de John Milius ? J’entends déjà les fans absolus de l’adaptation de Robert Howard se rapprocher, prêts à venir me capturer pour m’offrir en sacrifice à leur dieu barbare. Mais c’est pourtant un fait : Conan a beau être le film culte par excellence, si la partition de Basil Poledouris reste à jamais sublime, peu osent dire à quel point son ton sentencieux, emphatique et métaphysique frise le ridicule, ou combien la mise en scène de Milius peine à donner vie à l’épique — notamment dans des scènes d’action statiques et une incapacité à gérer le chaos de la foule. Si les amoureux du film (que je respecte) peuvent admettre ce désaccord, vous pouvez continuer la lecture.

Copyright Le chat qui fume

Évidemment, une série-b italo-americo-espagnole de moins de 4 millions de dollars ne peut prétendre rivaliser avec une grande production hollywoodienne de Dino De Laurentiis à 20 millions de dollars, et n’a d’ailleurs pas cette prétention. Et pourtant, porté par le succès de son prédécesseur, le film de Matt Cimber se révèle surprenant de bout en bout. Et c’est avant tout une affaire d’écriture : pour cinq fois moins, il en dit dix fois plus. Car Hundra peut d’abord se lire comme une déconstruction totale des mythes virilisés de l’heroic fantasy chez ceux qui vénèrent la puissance guerrière du mâle, les muscles saillants et huilés du surhomme. Hundra a beau être fauché – peu de figurants, des costumes et accessoires un peu cheap, des décors naturels limités – il parvient justement à faire oublier ses contraintes. Il détourne le genre tout en le respectant, transformant cette œuvre modeste en fable féministe, un véritable manuel d’insoumission et de rébellion, éloge de la femme et de sa liberté.

Copyright Le chat qui fume

L’ouverture plante le décor d’une société se disant matriarcale, inspirée des Amazones, dirigée par des femmes — mais dont la mission sur Terre se limite à enfanter. Malheureusement, elles n’engendrent que des mâles, peuplant indéfiniment la planète de futurs conquérants. Seule Hundra refuse cette place assignée : copuler pour devenir mère. Elle affirme préférer de loin la sensation de son cheval entre ses jambes à celle d’un homme en action. Puis Hundra s’en va galoper avec son chien, son plus fidèle compagnon, tandis que le village de femmes est massacré par une horde de guerriers — un écho à la séquence inaugurale de Conan. L’heure de la vengeance a sonné pour Hundra qui commence un périple à travers les terres meurtries, qui la mèneront vers d’autres dominants et dominées. Chaque étape constitue une nouvelle preuve d’indépendance et d’affranchissement, avec l’espoir d’en entraîner d’autres avec elle. Cette idée de reconquérir sa place de femme et l’affirmer coûte que coûte sans jamais baisser la garde n’est ni un détail ni une coquetterie pour Cimber, et encore moins un cliché. C’est le véritable sujet du film, son souffle : un divertissement dont la drôlerie et la légèreté ne camouflent jamais une colère insurrectionnelle, profondément contemporaine. Il est rare de voir à ce point l’avatar d’un genre défini par la testostérone se rebiffer contre son modèle et imposer un point de vue aussi tranché. Matt Cimber poursuit cet objectif et ne s’en détourne jamais. Certes, Richard Fleischer, dans son mésestimé Kalidor, se moque ouvertement de la masculinité du genre : la confrontation Red Sonja/Kalidor ridiculise le guerrier. Pourtant, le couple reste uni, et l’histoire d’amour s’installe. Et surtout, dans le cinéma de genre, une femme en colère ou badass agit le plus souvent en miroir de l’homme : elle utilise ses méthodes et reproduit ses stéréotypes. Œil pour œil, flingue pour flingue. Kathryn Bigelow décryptera parfaitement ça dans Blue Steel. Mais l’héroïne ici n’a pas l’ambition d’avoir quelque chose entre les jambes. Ici, la lutte contre l’oppression est avant tout une lutte pour affirmer son identité féminine. Aussi énergique et sportive soit-elle, Laurene Landon n’a rien de la bodybuildeuse Brigitte Nielsen. Elle reste ce petit bout de femme hargneuse, qui ne se laisse pas faire, ne cède (à) aucune règle — et ne ressemble à aucun homme. Elle ne cherche pas à être son égale, mais à hurler sa différence et son refus d’être comme lui. Si elle décide d’aimer et de vouloir faire l’amour, c’est parce qu’elle aura choisi l’homme qui lui plait. C’est d’ailleurs une des rares inversions évidentes du film : en jetant son dévolu sur le futur père de sa fille (elle est sûre, ce sera une fille), elle ne lui laisse aucun autre choix, rigoureusement de la même manière que les hommes lorsqu’ils ont décidé que cette femme était la leur. Hundra se regarde comme un conte ludique qui libère une utopie jouissive : démolir tous les hommes susceptibles d’agresser sexuellement, de se sentir le droit de posséder ou d’anéantir. Pourtant, le spectacle cathartique ne minimise pas la menace sourde, ce danger universel qui peut assaillir les femmes à tout moment. Ce sentiment d’insécurité, celui de son propre corps comme un appel à s’en emparer. L’humour est là, mais la tension du passage à l’acte n’est jamais absente. Et comme Matt Cimber vient du cinéma d’exploitation, il joue probablement avec les craintes du spectateur habitué à la complaisance, au trop long spectacle de l’héroïne violentée et soumise avant qu’elle ait l’idée même de lutter.

Copyright Le chat qui fume

Alors évidemment, l’absence d’argent se fait ressentir, la direction d’acteurs n’est pas le point fort du film, mais finalement pas plus ni moins que dans d’autres productions de ce type pour lesquelles le spectateur ne va pas faire l’exigeant. Laurene Landon n’a jamais été une immense actrice, mais elle finit par imposer sa présence d’insoumise hargneuse. Bref, on l’aime, Hundra ! Tout en décryptant les rouages du genre et en le démontant, Matt Cimber prend plaisir à en respecter les archétypes. Les méchants sont des prototypes de monstres patibulaires et bestiaux quand ils ne sont pas des civilisés sournois, et pas un seul trait de personnalité ne vient les rattraper. Mais le beau Pateray (excellent Ramiro Oliveros) jette la lueur d’un progressisme possible, et l’espoir d’un homme possible à aimer. Matt Cimber appartient à l’industrie du cinéma d’exploitation et ne change pas de méthode. Il s’est autant illustré dans le fantastique que la blaxploitation, le western ou le porno, mais en réussissant à imposer son ton et son univers. Sa mise en scène est classique, un peu brute, sans temps mort, mais le choix de longs ralentis sur des plages entières de combats qui auraient pu être redoutables apporte à l’arrivée lyrisme et singularité à la vision épique. La musique de Morricone, quant à elle, virevoltante, enlevée et opératique contribue à porter le film dans ce mélange d’éclats de violence et d’aventures trépidantes enfantines. Elle anticipe sur sa partition pour Red Sonja.

Copyright Le chat qui fume

Hundra n’est peut-être pas le spectacle grand public qu’il prétend être. Il transpire la pulsion et l’instinct. Il reste assez explicitement violent, ne dissimule pas ses allusions sexuelles et arbore ses symboles transparents. De fait, Hundra se révèle encore plus passionnant en regard d’un autre film de Matt Cimber, l’un de ses plus beaux, au titre aussi métaphorique que sibyllin : The Witch Who Came From The Sea. Dans cette variation désespérée et dépressive de Repulsion, une Millie Perkins bouleversante y incarne une femme plongée dans ses fantasmes, son monde glissant entre rêve et réalité, chaque envie de sexe se soldant par une envie de meurtre. Cette plongée dans les délires psychotiques d’une femme évoque le trauma d’un viol d’enfance insurmontable au point de conduire à la folie meurtrière. Que Matt Cimber aborde le même sujet dans un film d’heroïc-fantasy peut surprendre, mais c’est une évidence — d’autant plus troublante si l’on se souvient de l’affiche de The Witch who came from the sea, une femme guerrière tenant une faux d’une main et brandissant une tête coupée de l’autre.

Cette étonnante illustration a pour sous-titre cette phrase tout autant en contradiction avec le contenu du film: « Molly sait vraiment remettre les hommes à leur place. » (Avec un jeu de mots en anglais : « Molly really knows how to cut men down to size »). Hundra réaliserait enfin le fantasme de Molly (celui de cette affiche), prenant la revanche sur cette précédente héroïne fissurée, définitivement détruite. La force symbolique d’Hundra engendre une œuvre à la gloire de toutes les femmes, un « revenge without rape », l’élimination de l’agresseur avant même qu’il ne bande.

Hundra n’est pas qu’un personnage: c’est une idée, l’incarnation d’une révolte possible, une parole portée de lieu en lieu pour inciter les femmes à reprendre le pouvoir. La voix de la narratrice conteuse ne cesse de le répéter : l’avenir est entre leurs mains. Combien d’œuvres d’héroic fantasy peuvent se vanter d’être des manifestes avec des résonances aussi contemporaines ?

 

BONUS:
• Entretien archive avec Matt Cimber et Laurene Landon (48 min)
• Une Amazone en Espagne (30 min)
• Film annonce

Blu-Ray édité par Le Chat qui fume

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.