Peut-on être tout à la fois anachronique et novateur ? Se fondre dans une historicité du cinéma quitte à user de façon nostalgique des esthétiques fondatrices de ce dernier et, dans le même temps, créer de nouvelles formes permettant d’aborder la conduite d’un récit ou les codes génériques sous un autre angle, inédit ? Certains cinéastes ont ce talent singulier, des figures tutélaires comme Guy Maddin ou les frères Quay jusqu’à de plus jeunes pousses dont le chef de file serait certainement Tyler Taormina. Graham Swon fait partie de cette famille un peu mise en marge, certes exigeante donc peu propice aux salles purement commerciales mais dont la puissance artistique et le pouvoir d’attraction ne laissent de subjuguer. Inconnu et inédit en France, judicieusement diffusé sur nos écrans hexagonaux par ED Distribution, le cinéma de Graham Swon nous apparaît avec un certain retard (mais mieux vaut tard que jamais) par l’intermédiaire de deux longs métrages, The World Is Full of Secrets (2018) et An Evening Song (for Three Voices) (2023). Et finalement, par cette distance, de constater que ce cinéma hors mode et hors des circuits courants est voué à une certaine forme d’immortalité, et ceci malgré les allures parfois spectrales du cinéma de Graham Swon, entièrement dévoué à l’art du récit.
The World Is Full of Secrets, ou l’horreur conté
Des deux films de Graham Swon qui sortent sur les écrans, The World Is Full of Secrets est sans conteste le plus radical et expérimental, reposant sur un projet pourtant simple à formuler : comment réaliser un film d’horreur sans horreur ? Si le défi semble une gageure, l’idée du long métrage, absolument lumineuse et terriblement efficace, brille par sa simplicité : renouer avec les dispositifs pré-cinématographiques afin de les faire migrer vers l’image. Dit autrement, Swon filme la parole à nu, en lui laissant le temps de se déplier, d’infuser dans l’image, de faire du plan-séquence le réceptacle d’une peur tenace étrangement désincarnée, qui contient l’abstraction du mot, qui ne peut jamais se jeter au visage d’un spectateur pourtant suspendu.

Les narratrices (©ED Distribution)
Cette parole est rétrospective : les divers récits constitue un flashback pris en charge en voix off par une dame d’un certaine âge disant qu’en 1996, un événement horrible eut lieu lors de la nuit où ces histoires furent racontées. Le long métrage de Graham Swon assume alors de faire de sa narration une succession de contes pour faire frémir propres à traverser le temps et se faisant le véhicule pour une apothéose d’horreur dont ces récits ne seraient que les prémisses. A ceci près que nous ne saurons rien, nous ne verrons rien de ce climax, le réalisateur privilégiant la force d’évocation du mot plutôt qu’une épouvante ou une chair meurtrie facilement délivrées.
Le dispositif de The World Is Full of Secrets étonne par sa simplicité, presque par sa théâtralité : l’une après l’autre, les jeunes filles présentes dans la maison le soir de l’« événement horrible » racontent une histoire, souvent atroce. Elles sont face caméra, entourées par leurs amies (qui interviennent peu) et par une obscurité seulement combattue par les flammes dansantes des bougies ; jamais le montage ne viendra leur couper la parole ou montrer les réactions de celles qui écoutent. La longueur des plans-séquences contient l’horreur comme un réservoir, les récits ne peuvent exister que si le cinéma qui les produit les laisse aller à leur terme. Par l’exigence du dispositif, Graham Swon revient aux temps anciens des feux de camp, autour desquels, des gosses aux plus anciens griots, on transmettait les mythes et légendes, on s’amusait des histoires racontées dans le seul but de distraire et de créer de la sensation, idée du récit primitif éclairé au feu de bois reconduite il y a quelques années par Mike Flanagan pour ouvrir la série horrifique The Haunting of Bly Manor (2020). En fixant sa caméra sur les visages de ses conteuses, Swon fait de son spectateur un élément direct du hors-champ au même titre que les autres personnages qui écoutent, créant ainsi par la durée et la fixité du cadre une sorte de monde interlope, invisible, plongé dans une pénombre elle-même dissimulatrice mais dont la mise en scène s’obstine à faire de celui qui regarde partie intégrante. En somme, celui qui regarde, c’est celui qui écoute ; l’oeil reposé par la fixité devient une oreille.

Une atmosphère gothique (©ED Distribution)
Ode au simple fait de raconter et à la tradition orale, tout à la fois hommage à la capacité du cinéma à transcender la parole et mise en échec d’une image qui, par son pouvoir démonstratif, déflorerait les mystères et les zones d’ombre primordiaux des récits, The World Is Full of Secrets s’avère une proposition de cinéma d’horreur tout aussi incongrue que follement originale.
An Evening Song (for Three Voices), ou l’extinction par les voix
Il y a bien entendu quelque chose de profondément gothique et romantique dans le cinéma de Graham Swon, dans son recours à des modes de récit et de mise en scène que d’aucuns qualifieraient d’obsolètes, dans sa manière de faire surgir les émotions tapies dans l’ombre et/ou dans les plis du langage. An Evening Song (for Three Voices) renforce encore ce sentiment, ancrant à la différence du film précédent sa mise en scène dans un récit plus traditionnel de triangle amoureux mais creusant cependant le sillon d’une parole polyphonique, cherchant moins ici à recréer le récit qu’à le dissoudre dans les interstices du partage de la parole et du point de vue.

Le plan oblitéré : la défaite de l’image ? (©ED distribution)
Trois personnages, donc, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale ayant lieu dans cet univers étrange qu’est le réel : vivant à l’écart du monde dans une maison profondément reculée, Barbara (Hannah Gross) et Richard (Peter Vack) sont un couple d’écrivains que tout oppose : elle eut du succès, maintenant évanoui, dans la poésie et une littérature dite « sérieuse », il a du succès au présent en tant qu’auteur de littérature pulp. Ils emploient une nouvelle domestique, Martha (Deragh Campbell), très croyante et d’une gentillesse d’or, très respectueuse du talent des deux écrivains, chacun dans leur domaine. Elle va développer une attirance érotique pour Richard qui n’y est pas insensible, ceci jusqu’à évincer Barbara de leur vie mutuelle et du récit.
Une fois encore empreint de théâtralité, An Evening Song (for Three Voices) excelle par son dispositif : le choix de faire raconter en alternance et en voix off le récit de ce triangle amoureux par les trois personnages permet tout à la fois de donner une place prépondérante à la parole et à sa puissance d’incarnation (pourquoi filmer le monde réel quand le langage devient une réalité à part entière ?) et de faire d’elle une jauge de l’existence des êtres qui n’en sont plus du moment où leurs mots s’évanouissent. L’effacement des corps semble dépendre directement de celle de leur parole ; la prise de pouvoir amoureux de Martha se matérialise par l’importance qu’elle prend peu à peu sur la conduite d’un récit qu’elle influence de plus en plus, réduisant de ce fait les interventions de Barbara en voix off, ceci jusqu’à son évanouissement total, corps et âme, de même que l’écrivaine qu’elle fut disparut complètement aux yeux d’un monde préférant les page turners de son mari.

Voiles et fumées (P. Vack) (©ED Distribution)
An Evening Song (for Three Voices), bien que formellement assez différent de The World Is Full of Secrets, est finalement gouverné par la même idée force : l’existence des personnages (et peut-être celle des spectateurs des fictions proposées) est entièrement conditionnée par leur capacité à s’emparer des récits, à les faire leur afin de les faire progresser, et ce faisant, de faire prolonger une vie qui ne serait rien sans une narration dont ils doivent se faire maîtres. Se joue alors une confrontation entre image et parole, comme un prolongement du discours possible du film qui le précède ; la mise en scène de An Evening Song (for Three Voices) semble se recouvrir d’une sorte de voile vaporeux évoquant certaines vieilles images oubliées au fond d’un tiroir, résurgence d’un monde passé et éteint. Par le choix d’une photographie contenant intrinsèquement une forme de halo symptomatique de la marque déliquescente du temps (très beau travail du chef opérateur Barton Cortright), Graham Swon semble faire de son film une représentation de l’évanouissement progressif d’un monde en danger (placer le récit en 1939 ne semble bien entendu pas innocent), qui privilégierait un sens de l’image et une picturalité potentiellement éphémères au caractère immarcescible des récits. Face aux plans fantomatiques de An Evening Song (for Three Voices) triomphera donc toujours la vitalité de ses voix polyphoniques de narrateurs finalement tout-puissants.
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