Si l’on excepte les deux textes qu’il a écrits pour des numéros spéciaux des Cahiers du cinéma, l’un sur son expérience en tant que « stagiaire technique » de Jean Renoir lors du tournage du Testament du docteur Cordelier, l’autre sur Monsieur Verdoux de Chaplin, je crois que je n’avais jamais lu une seule ligne de Philippe Collin jusqu’à ce jour. Le critique ne m’était pourtant pas inconnu puisqu’il fut, au cours des années 90, l’une des voix les plus reconnaissables du Masque et la plume. L’auditeur pouvait alors savourer à loisir son dilettantisme rigolard, son dandysme pince-sans-rire, son goût de la dérision. Je garde toujours en mémoire son compte-rendu des Idiots de Lars von Trier qui lui permettait de souligner qu’on apprend, en le voyant, le mot « partouze » en danois, « ce qui peut toujours être utile quand on voyage », ajoutait-il espièglement. À part ces rendez-vous dominicaux et la découverte de son beau film en 2005 (Aux abois, d’après Tristan Bernard et avec Elie Semoun), Philippe Collin restait pour moi un (quasi) inconnu. Il faut dire que son parcours est atypique. Étudiant à l’IDHEC, il devient l’assistant de Renoir mais également de Rohmer (Le Signe du lion), de Louis Malle ou encore d’Alain Cavalier. À l’inverse de ses petits camarades de la Nouvelle Vague (né en 1931, il est de la même génération), il commence par réaliser des films, notamment de nombreux documentaires pour la télévision, avant de devenir critique relativement tard. C’est en effet à partir de 1974 qu’il devient le chroniqueur attitré du journal Elle et qu’il le restera jusqu’en 2001.
Découvrir cet ensemble de critiques (la sélection est particulièrement intéressante) permet d’entendre une voix singulière, à mille lieues des chapelles cinéphiles et constamment étonnante. Philippe Collin ne pratique pas la « politique des auteurs » et il est difficile de deviner à l’avance ce qu’il va penser d’un film. Se tenant à l’écart des dogmes critiques, il peut aussi bien défendre un cinéma très populaire (d’Un éléphant, ça trompe énormément d’Yves Robert au Menteur, menteur de Shadyac) que des œuvres extrêmement exigeantes et pointues (il fut un grand laudateur de Tsai Ming-Liang et poussa ses lecteurs à aller voir les films de Vecchiali, de Rozier, de Moullet ou encore d’Akerman). S’il n’apprécie guère le cinéma qui mâche le travail du spectateur en soulignant la moindre de ses intentions, il ne prise pas pour autant « l’art pour l’art » et le formalisme trop poussé. Ainsi, tout en reconnaissant la beauté des plans de Nostalghia, il peut se montrer sévère pour le film de Tarkovski : « « Poète au travail », « Ralentir génie ! » sont les pancartes qui semblent ponctuer chaque image, nous laissant hagards, entre rage et admiration. Il est en tout cas réconfortant que ce genre de visions puissent trouver des financiers, même si le résultat évoque un Lelouch qui se prendrait pour Antonioni, ou pire : l’inverse. » De la même manière, si certains auteurs sont défendus, à l’instar de Truffaut, Resnais ou Fellini, Collin ne s’empêchera jamais d’en dire du mal à d’autres occasions. Si L’Histoire d’Adèle H. et L’Argent de poche sont admirés à juste titre, L’Homme qui aimait les femmes voire La Chambre verte seront accueillis avec beaucoup plus de réserves. De même, Amarcord est porté aux nues tandis que Ginger et Fred est malmené sans la moindre indulgence.
Alors qu’il intervient dans une publication extrêmement populaire, Philippe Collin ne cède jamais à la démagogie populiste et ne revoit jamais à la baisse ses exigences. Son écriture est à la fois limpide, avec une pointe d’ironie et d’humour pince-sans-rire (on comprend son admiration pour Kaurismäki ou Lars von Trier), sans le moindre jargon universitaire de l’analyse critique. Mais cette simplicité, il la met au service d’un cinéma ambitieux, un peu à la manière de ce que faisait Jean-Louis Bory. Son enthousiasme pour défendre des films fragiles ou « difficiles » est communicatif. Il exhorte ses lecteurs à aller voir les films de Gérard Blain, d’Im Kwon-Taek, de Wim Wenders ou encore les premiers films de Benoît Jacquot (« le cinéma français possède maintenant son Anton Webern. Vous voilà prévenus. »). Adepte d’un certain dépouillement, Philippe Collin cherche avant tout dans le cinéma une certaine émotion, aussi étrangère au cinéma manufacturé qu’aux œuvres démonstratives ou ronflantes et prétentieuses. C’est peut-être dans ses éloges de Pialat ou dans sa critique de Maine Océan de Rozier que se dessine le mieux sa quête d’une émotion authentique : « Mais Rozier n’est pas de ceux qui caressent dans le sens du poil ou se paient la tête de leurs créatures. Le cinéma pour lui est le seul moyen de dénicher dans le quotidien trivial l’instant où tout bascule dans l’évidence du bonheur de vivre. Cinéaste de la durée, Rozier traite en deux plans ce que d’autres peaufinent en une heure mais comptez sur lui pour prolonger les moments que le « bon sens » « expédie ». Résultat : regardée avec patience, la clownerie de ses personnages rend tout son suc d’émotion suave, de fraîcheur poétique. »
Et même si, a posteriori, on peut le trouver très sévère avec un certain cinéma d’auteur américain (De Palma, Cimino – il déteste Voyage au bout de l’enfer -, Coppola, Eastwood ou encore les Coen), on comprend que pour l’auteur, la virtuosité et l’esbroufe (sur Apocalypse Now : « Ces deux heures d’un guignol atroce où le fric et la mort font, à mon avis, un peu trop bon ménage ne sont pas l’œuvre d’un moraliste amer mais plutôt d’un entrepreneur de spectacles dépassé par l’ampleur de son propos ») ne sont pas compatibles avec cette émotion qu’il traque avec un remarquable éclectisme.
Outre ces chroniques, le recueil nous offre deux analyses plus étayées du Voyage en Italie de Rossellini et de Lola Montès d’Ophuls. Dans ces textes de jeunesse, Collin prouve sa capacité de chausser les lunettes de l’analyse « classique » pour décortiquer une œuvre. Mais paradoxalement, ces textes paraissent moins personnels et singuliers. Guillaume Louet s’est également entretenu avec l’auteur (disparu l’an dernier) qui revient sur les quatre (rares) longs métrages qu’il a réalisés pour le cinéma entre 1977 et 2005 (Ciné-Follies, Le Fils puni, Les Derniers Jours d’Emmanuel Kant et Aux abois). Un complément nécessaire à cette anthologie de textes d’un amoureux du cinéma qui déploie ici une pensée de cinéma aussi originale que sensible et singulière.
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Cinésoliste : Critiques de cinéma (2026) de Philippe Collin
Anthologie réunie et présentée par Guillaume Louet
Préface de Noël Herpe
Marest éditeur, 2026
ISBN : 979-10-96535-89-7
208 pages – 22 €
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