John Woo – « The Killer » (1989)

Depuis la fin août 2025, des classiques du septième art hongkongais sont à voir et à revoir en salle grâce à une collaboration entre Metropolitan Films et HK Films qui ont acquis le catalogue Golden Princess dans le cadre d’un partenariat avec Shout! Studios. Plus d’une centaine de films emblématiques de Hong Kong ont vocation à connaître une deuxième vie en France en copies restaurées 4K. C’est À toute épreuve qui a lancé les festivités, suivi The Killer puis Histoires de fantômes chinois. 2026 n’est pas en reste avec City on Fire, Une balle dans la tête et la trilogie Le Syndicat du crime. Pour les spectateurs comme nous, nés durant la décennie 90, la découverte des cinémas de John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam se fit avec leurs réalisations américaines. Ces redécouvertes nous permettent de voyager temporellement et de revivre l’effervescence suscité par ce mouvement de cinéastes ayant révolutionné l’approche de la mise en scène entre le milieu des années 80 et 90. Un règne à durée déterminée dont la fin coïncide peu ou prou avec la rétrocession d’Hong Kong à la Chine, entraînant un exil massif de ces talents.

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

John Woo avait vingt-cinq ans lorsqu’il a rejoint la mythique Shaw Brothers pour devenir l’assistant personnel de Chang Cheh, une légende à qui l’on doit notamment la trilogie du Sabreur Manchot. Il passe à la réalisation deux ans plus tard avec Les Jeunes Dragons, marquant d’entrée un goût pour l’action et les arts martiaux. Ce projet initialement tourné dans le cadre d’une production indépendante, fut refusé par la censure en raison de sa violence avant que la Golden Harvest ne perçoive un potentiel et le rachète en plus de proposer un contrat à Woo qui lui donne l’opportunité d’enchaîner les films et de s’essayer à différents genres, de la comédie au mélodrame. En 1985, le metteur en scène, guère satisfait de ces réalisations, envisage de mettre un terme à sa carrière. C’est alors qu’il fait la rencontre décisive de Tsui Hark, jeune producteur et réalisateur en vogue, qui va le pousser à faire le cinéma dont il a toujours rêvé en transposant les codes du wu xia pian dans un univers contemporain. Ainsi naît Le Syndicat du Crime qui marque l’affirmation véritable de son style si identifiable. Woo rencontre son acteur fétiche, Chow Yun-Fat, tandis que son long-métrage devient le plus grand succès de tous les temps au box-office hongkongais et sort dans toute l’Asie. Il popularise également un genre surnommé heroic bloodshed (littéralement le carnage héroïque en français) dont le cinéaste va devenir le fer de lance. Sous la pression des studios, il tourne rapidement une suite qui va voir sa relation avec Tsui Hark se dégrader en raison de divergences profondes quant au montage de ce Syndicat du Crime 2. Hark reprend la main, considérant que Woo a perdu le contrôle (notamment en poussant le mélodrame) et remonte une partie du film lui-même. 

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

De son côté, John Woo estime que son œuvre a été déformée. Aussi, lorsqu’il propose The Killer à son producteur, ce dernier répond par la négative « personne ne veut voir un film sur un tueur ». La donne change dès lors que Chow Yun-Fat intervient afin de concrétiser le projet, bientôt suivi par son partenaire de jeu, Danny Lee. John Woo qui avait dit avoir choisi Chow Yun-Fat sur Le Syndicat du Crime en raison de sa ressemblance avec Alain Delon se prépare à pousser frontalement la comparaison. Son nouveau bébé nourrit une triple inspiration : Le Samouraï de Jean-Pierre Melville, Mean Streets de Martin Scorsese et Narazumono de Teruo Ishii. Jeff (Chow Yun-fat) est un tueur professionnel. Lors de l’exécution d’un contrat, il blesse accidentellement aux yeux une jeune chanteuse, Jenny (Sally Yeh). Rongé par le remords, il accepte d’éliminer un parrain des Triades afin de réunir la somme nécessaire à la transplantation de cornée dont Jenny a besoin. L’affaire tourne mal et Jeff se retrouve à la fois poursuivi par ses employeurs et par un policier acharné, l’inspecteur Li (Danny Lee). Il tient son premier chef-d’œuvre, celui qui lui ouvre les portes de l’international. Ressorti en salle en novembre dernier, The Killer fait maintenant l’objet d’une édition définitive Combo BR/UHD sous l’égide de HK Vidéo et Metropolitan films.

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

Disponible en trois montages, la version Internationale (110 minutes), le montage Taïwanais (129 minutes) et le montage Taïwanais étendu (139 minutes, uniquement sur l’UHD), notre analyse se basera sur le premier. Dans le cycle final hongkongais paroxystique de John Woo, À Toute épreuve serait le film d’action ultime au sens le plus fulgurant du terme, Une balle dans la tête serait celui le plus en prise avec le réel, le plus concret et le plus personnel, The Killer, lui,  s’impose comme le plus lyrique et sentimental, cela dès son ouverture à l’intérieur d’une église. Le rituel inaugural du héros ressemble à une cérémonie, son protocole est introduit comme quelque chose de sacré. Woo n’inscrit pas son personnage dans le réalisme, mais dans une version transcendée de celui-ci. Une chanson sous-titrée accompagne les mouvements du protagoniste lorsqu’il quitte le bâtiment et remet son chapeau. Les paroles font sens avec sa mélancolie apparente. Le visage de Jenny se révèle alors que le tueur pénètre dans son espace (un bar) : leurs deux mondes se croisent. Rapidement, les balles pleuvent, les corps se trouent, le décor se fissure et se détruit peu à peu. Le cinéaste affirme une quête du style absolu, le plus flamboyant possible, comme la version exacerbée de ses références. De ses angles de prises de vue, à ses mouvements de caméras, jusqu’à l’usage de ses célèbres ralentis : il envisage tout en tant que point culminant avec l’ambition de redéfinir des standards en vigueur. The Killer est le point de bascule où John Woo transforme le film d’action en tragédie lyrique, faisant de la violence un langage spirituel.

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

L’église de l’ouverture se transforme en refuge après ce premier bain de sang. Le corps du héros est mis à l’épreuve comme violemment rattrapé par ce réel dont il semble chercher à s’extraire. Les plans symboliques et superpositions d’images s’accordent pour transcender sa douleur, inscrire la trajectoire du protagoniste dans un dessein empreint de mythologie. Jenny est devenue aveugle par sa faute, il est rattrapé par un besoin de paix intérieure et la nécessité de se racheter. Dès lors, sa mission n’est plus financière mais « spirituelle ». Confronté aux conséquences de ses actes, il refuse de se dérober à ses responsabilités. John Woo ajoute au lyrisme une dimension sensorielle lorsque la chanson inaugurale ravive des souvenirs ou qu’il s’emploie à filmer en vue subjective la perception (désormais floue) de la chanteuse (elle ne distingue plus que les contours). Cette approche s’exprime également dans l’action au détour d’une fusillade dans un tramway débutant dans le silence comme si nous étions en apnée avant que ne s’exprime une violence sèche. Le metteur en scène joue avec les attentes qu’il crée en proposant variations et réinventions de ses climax deux heures durant. Par exemple, la mission sur l’eau privilégie la tension à l’action tandis que la mise en scène alors précise et sans fioritures croise les images pour mieux tordre le rythme et la temporalité. En atteste, sa manière de relier par le montage une poursuite de bateaux motorisés à pleine vitesse et une course au ralenti. The Killer embrasse la réalité d’un impossible présent comme déjà condamné, entre la vie et la mort. Il affirme une subjectivité constante aussi bien dans les plans (cette vision dans la lunette d’un fusil) que dans le dialogue (« il se déplace comme dans un rêve »). Dans ce cinéma libre qui voit des personnages voyager de décors en décors en quête d’un illusoire échappatoire, le réel est toujours lié au tragique. Il se manifeste tel un violent rappel, de la balle perdue qui menace de faire perdre la vue à Jenny à celle qui blesse une enfant innocente. Deux figures d’intruses dans ce monde adulte et masculin qui en sont les victimes collatérales.

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

Qu’ils soient du bon (Li) ou du mauvais (Jeff, Sydney) côté de la loi, John Woo filme des hommes d’honneur. Ils sont les derniers garants d’un système de valeurs dépassé par une nouvelle génération d’arrivistes sans morale ni scrupules. « Nous sommes hors du temps » peut-on entendre dans la bouche de l’un d’entre eux. Qui s’exprime à cet instant là ? Est-ce personnage ou un commentaire en creux du metteur en scène quant aux archétypes qu’il manie ? Jeff, Li et Sydney sont les incarnations d’un monde finissant mais il est difficile de décorréler ces réflexions de la rétrocession imminente qui imbibe le cinéma de son auteur depuis Le Syndicat du crime. Chaque film semble pensé comme le dernier, comme la fin d’une époque, avant une ère de changement à laquelle il refuse de prendre part. Un climat particulièrement sensible dans The Killer où les personnages d’un temps ancien sont confrontés aux prémisses du monde nouveau qui se prépare et n’augure aucune perspective enthousiasmante. Le réalisateur est moins nostalgique que conscient véritable d’un changement qui n’augure rien de bon, susceptible de mettre à mal sa liberté artistique. À l’écran, tous semblent se préparer pour un après qui échappe aux lois terrestres, la mort est la seule issue : « Nous réglerons nos différends dans l’au-delà » . Avant l’ultime bataille, le cinéaste prend soin de figer les visages (offrir un dernier souvenir), immortaliser une dernière vision avant de déclencher un final apocalyptique et crépusculaire. Comme une prophétie, la grand-messe se déroule à l’église au milieu des bougies et des colombes, le duel ayant opposé Jeff à l’inspecteur Li se transforme en duo. 

The Killer © Metropolitan films / HK Vidéo

The Killer est l’avènement paradoxal d’une esthétique qui semble trouver un point final, que la suite de sa filmographie de John Woo viendra contredire. Le cinéaste déploie une mise en scène baroque et opératique, revisitant deux figures de style séminales qu’il prend pour référence, Sergio Leone et Jean-Pierre Melville, par détail et par essence. Du prénom du héros, Jeff (Alain Delon dans Le Samouraï) à l’usage d’un harmonica renvoyant à Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest, le cinéaste revisite et réinvente ses classiques. Il détourne les codes du western pour les intégrer au contemporain et revitaliser le cinéma d’action par ses fondamentaux, comme il l’a fait avec le wu xia pian précédemment. Il impose de nouveaux standards au moyen d’un retour aux sources érudit, plaçant la mise en scène en premier levier d’un spectacle, élaboré de manière artisanale valorisant la créativité d’équipes techniques au service d’une vision ambitieuse. Outre ses mythiques impasses mexicaines, Woo orchestre ses face-à-face telles des chorégraphies confondant action et danse, dans un geste cathartique, jouissif et sensuel. Chez lui la citation est un point de départ, la première couche d’une toile, il serait au cinéma d’action ce qu’a été avant lui Brian De Palma au thriller, un faux maniériste doublé d’un styliste véritable. Ces plans bleutés de Jeff face à la mer évoquent autant la peinture d’Edward Hopper que la variation qu’en proposera Michael Mann quelques années plus tard dans Heat (en connaissance ou pas de The Killer). L’évocation d’un transfert d’œil pour sauver la vue de Jenny annonce Volte/Face avant l’heure, comme une première relecture partielle des Yeux sans visages de Franju.

C’est dans ce vertige entre la jouissance primaire et la profondeur latente, entre la violence débridée et un sentimentalisme débordant que le film nous happe, nous fascine, nous transcende et nous émeut, sans perdre de son aura qui a fait de son auteur l’un des plus grands cinéastes d’action de tous les temps. La copie proposée est techniquement à couper le souffle, restituant tout l’éclat visuel et sonore du long-métrage dans un souci de rigueur et netteté. L’édition limitée inclut dans un très beau packaging, comprenant un UHD et deux blu-ray, mais également un livret de vingt reprenant, entre autres, des éléments du dossier de presse d’époque ainsi qu’une reproduction de l’affiche dédicacée par le metteur en scène et cinq photos d’exploitation. Elle s’accompagne de très nombreux suppléments, pour une large majorité totalement inédits. Ceux qui se sont déjà procurés À Toute Épreuve et Histoire de Fantômes chinois seront ravis de poursuivre HK revisited, épisode 03 avec Christophe Gans, David Martinez, Léonard Haddad et Julien Carbon soit une discussion passionnée et passionnante d’anciens d’HK Vidéo dont l’amour pour le genre est resté intact. Le film contient un commentaire audio de John Woo accompagné du journaliste Drew Taylor, le réalisateur, toujours généreux dans ses interventions, est également présent sur une interview baptisée Bullet Ballet. La parole est également donnée au monteur David Wu, au directeur de la photographie Peter Pao ou l’actrice Sally Teh. On pourra regretter l’absence de Chow Yun-Fat, figure pourtant indissociable du film, dont le regard aurait constitué un contrechamp précieux. Cette réserve reste toutefois mineure au regard de la richesse d’un ensemble de suppléments excédant les quatre heures, qui viennent approfondir une œuvre pivot dans la carrière de son cinéaste.

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A propos de Vincent Nicolet

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