La valise à la main, une jeune danoise traverse un aéroport turc vide. Dans un plan large architectural à la Kubrick, le cadre écrasant reçoit le personnage en son centre : une immense salle désertée, sans couleur avec ses piliers, son sol luisant, monde banal et stérilisé digne du supermarché de Zombie chez Romero. Un monde mort. Pourtant, « Duty Free » en lettres blanches sur un gros panneau rouge – il ne faudra jamais perdre de vue cette couleur – au sommet de l’image aspire le regard comme le « obey » et « consume » de They Live.  Cette image résume à elle seule la portée symbolique de Holiday, qui brille par sa capacité à susciter le trouble grâce à l’élément visuel perturbateur. Produit « hors taxes », Sascha est elle-même le pur fruit d’un système. Elle lui appartient comme elle appartient à Michael ; le dealer dont elle est l’employée et la maîtresse, ou plutôt… sa chose. Elle le rejoint, sur un magnifique port de la Riviera Turque. De sacrées vacances, comme l’indique très ironiquement le titre.

© Anti-Worlds

Justement, tous ces trafiquants en short, en chemises blanches entrouvertes ou en maillot de bain s’apparenteraient juste à des touristes danois friqués. On les soupçonnerait à peine de vendre de la drogue. Ils vivent comme une grande famille dans une villa avec piscine, petite communauté aussi joyeuse qu’un groupe d’amis ayant l’habitude de louer une belle maison pour l’été. Il y a même un couple amoureux et ses enfants, chouette ado, charmant bambin. Le contraste entre cette banalité, ce bonheur conformiste et le mal qu’il déguise brouille la perception. Ce microcosme tend le miroir de notre société contemporaine. Isabella Eklöf, dont c’est le premier long métrage (elle co-écrit Border d’Ali Abbasi) suggère l’idée que, dépourvu de toute éthique, notre monde suit les règles du banditisme, dans un culte du luxe et de l’argent. Subrepticement, la réalisatrice craquelle le beau tableau, la violence découlant de son apparente douceur. Michael, beau gosse avec sa barbe de trois jours a tout d’un type amoureux respectueux de sa petite amie Sascha. Mais plus les scènes s’enchaînent plus le personnage trahit sa nature de prédateur, de mâle dominant, de sadique, de violeur. La rencontre avec Thomas, un néerlandais vivant sur son yacht, apporte un semblant d’éclaircie et de dissonance, petit grain dans les rouages de la machine. Vivotant sur son bateau d’escale en escale, il a fui la ville, éreinté par une profession de commercial dédiée au profit et offre à Sascha la vision d’une autre conception de la vie, détachée de l’objet. Ne serait-elle pas en train d’en tomber amoureuse ? Thomas pourrait bien bouleverser les plans de Sascha et la conduire à une prise de conscience.

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Loin d’être un film aimable, Holiday commence même par provoquer l’agacement. L’esthétique ne se départ par toujours d’une vision archétypale du monde moderne, avec cette photo hyper réaliste, ses formes coupantes et aseptisées, ses intérieurs avec canapés, écrans plats, son architecture design presque SF comme signes d’une déshumanisation de notre époque. L’impression de déjà-vu domine, comme si bons nombres d’œuvres utilisaient la même méthode pour délivrer leur vision contemporaine, transmettre la froideur de notre siècle. Pourtant dans la deuxième partie, Holiday prend son élan en particulier dans ses géométries nocturnes qui renvoient à Michael Mann – des lampadaires, des baies vitrées et leurs reflets, des piscines bleutées – avec ses personnages vus de dos. Visions silencieuses de temps arrêté, suspendues dans l’attente et le vide. La composition du cadre privilégie régulièrement la symétrie, et le rouge de la courte robe de Sascha finit par dominer l’obscurité, rimant avec le « duty free » de la séquence d’ouverture et lui donnant un nouveau sens : le sang et la mort.

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La sensation de réel entremêlée à cette symbolique finit par exploser jusqu’à provoquer une appréhension croissante, une sensation d’étouffement. Isabella Eklöf filme ses personnages dans des plans séquences fixes où s’installe le malaise, enfermés dans des pièces affreusement ouvertes, comme en un vaste loft , lieu de violence et de domination où l’espace intime fait semblant d’exister : des enfants regardent la télé le volume monté à fond pour qu’on n’entende pas le type qui se fait tabasser dans la pièce d’à côté ; Michael demande à Sascha de retirer sa culotte devant Thomas qu’il soupçonne d’être son amant ; la tension est à son comble, tout pouvant dégénérer d’un moment à l’autre. La pesanteur naît du détail, à l’instar de la terrible scène de viol de Sascha, sans un cri, et que l’on aperçoit dans le même plan, les pieds d’une adolescente descendre l’escalier, puis le remonter discrètement. Il n’y a pas de révolte, pas d’insurrection, pas de contestation. Chacun est dans l’acceptation que chacun est à sa place entre ces murs blancs et que tout est normal et juste.

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On ne manquera pas de penser à Michael Haneke pour cette sécheresse de la forme, cette froideur de l’épure visuelle et son cynisme rentré, ses personnages ne provoquant aucune empathie. Pourtant, à la différence du cinéaste autrichien, qui éclaire de manière clinique, explore pour mieux démontrer, Isabella Eklöf autorise une grande part d’ombre. Elle fait notamment preuve d’un fascinant sens de l’ellipse, où ce qui n’apparaît pas à l’écran paraît aussi long et fondamental que ce qui nous est montré. Ce mystère laissé à l’imagination du spectateur renvoie à l’énigme qu’est Sascha, dont on ne saisit le fonctionnement. En respectant une zone d’interrogation permanente, la cinéaste n’entretient jamais le stéréotype de la femme femme victime.

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Son corps subit la violence, l’agression masculine tout durant et le subira probablement encore. Que pense Sascha ? Quelles sont ses motivations ? Pourquoi ne se rebelle-t-elle pas ? Idiote, candide, folle, calculatrice, cynique ? Ou juste totalement perdue ? Les amateurs de réponse en seront pour leurs frais. In fine, terrible ironie, l’hypothèse plausible de sa victoire irait pourtant de pair avec celle d’une contamination généralisée du mal. Isabella Eklöf suit son cheminement de femme objet d’un bandit, poupée qui se fissure et dont on attend la libération. Entre syndrome de Stockholm et appétence pour cette cage dorée, le réveil n’est pas si simple. A l’encontre de la vague du cinéma féministe qui guide les héroïnes vers leur libération pour dénoncer la tyrannie du patriarcat et de la virilité, Isabella Eklöf choisit de maintenir la sienne prisonnière. Vision noire et implacable des rouages de la perversion du capitalisme, Holiday poursuit sa logique jusqu’au bout. La cinéaste refuse – malgré un certain sens de la provocation – de se soumettre aux règles de la fiction qui offrirait un parcours d’héroïne exemplaire. A la fois omniprésente et tout en retrait, Victoria Carmen Sonne, fabuleuse, irradie Holiday de toute sa blondeur, comme absente d’elle-même, impénétrable, avec sa tête d’ange au regard exsangue.

L’image est superbe reproduisant parfaitement la direction photo HD si précise qu’elle en est troublante. Les suppléments proposent un interview de 20 mn avec Isabella Eklöf, évoquant la création et les conditions de production du film. Plus intéressant encore est le Q&A avec la cinéaste mené par la critique Lizzie Francke, enregistré à l’ICA de Londres, dans leque le public pose des question souvent pertinentes. Si vous vous posiez la question de la simulation ou non de la scène de viol “hardcore”, la réponse est oui. La cinéaste a utilisé une prothèse et n’envisageait pas qu’il en soit autrement, contrairement par exemple à ce qui fit Lanthimos dans Canine. Une scène coupée un peu anodine est également proposée. Enfin, le dernier bonus est un documentaire de 11 minutes réalisé par Isabella Eklöf en 2002 sur l’écrivain et poète Willy Kyrklund. Le livret de papier contient une analyse du film par Anna Bogutskaya, ainsi qu’un interview d’Isabella Eklöf par Addy Fong, et un texte de Peter Walsh sur Willy Kyrklund. Une belle découverte que cet étrange et dérangeant Holiday. On espère qu’Anti-Worlds nous en réserve bien d’autres.

Blu-Ray édité par Anti-worlds
Le film possède des sous-titres en anglais uniquement.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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